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Cela paraît à peine croyable. Une première descente à ski sur un sommet emblématique sans avoir fait du saute-cailloux. Au programme : des virages dans de la bonne neige, une traversée en escalade et un petit rappel de 25 mètres. Skiée juste avant le confinement par Jérémy Rumebe et Damien Coelho-Mandes, cette ligne de rêve raye discrètement la face Est du Pic Sans Nom, nichée au coeur du massif des Écrins. Observations méticuleuses et conditions parfaites sont de rigueur pour explorer ce sommet altier où tout n’a pas encore été fait, comme nous le raconte ici la cordée.

Le weekend d’avant, lors d’un petit périple entre le refuge du Sélé et du Pelvoux en passant par la descente des Rochers Rouges dans la face Sud du Pelvoux, nous comprenons vite que le meilleur enneigement se trouve dans les versants Sud et Sud-Est. Justement, cela fait un moment que nous souhaitons skier la face Est du Pic Sans Nom. Plusieurs interrogations se posent : Le projet va t-il aboutir ? Cette ligne a-t-elle déjà été skiée ? A priori cette belle face est encore vierge. Ça faisait un long moment que l’on regardait ses versants depuis notre lieu de travail principal en hiver, et depuis notre domicile. On est tous les deux moniteurs de ski sur la station de Puy Saint Vincent, mais aussi guide pour Jérémy, et aspirant guide pour Damien, en plus d’habiter Pelvoux. Autant dire que l’envie d’aller là haut a bien eu le temps d’émerger. Après les vacances scolaires de février à enseigner globalement le virage chasse neige, on est vraiment motivés pour ressortir les peaux de phoques. Peu à peu, ce projet devient une obsession. Mais pas pour longtemps ! Il va falloir y retourner rapidement car la météo est au beau fixe et ça chauffe fort en montagne. Avec les dernières chutes de neige des vacances, on a eu des bonnes conditions. On a saisi le créneau.

Tracé de la descente. ©Jérémy Rumebe / Damien Coelho-Mandes

La face Est et la ligne de descente.
©Jérémy Rumebe / Damien Coelho-Mandes

Décollage imminent

Lundi, c’est le départ pour le refuge du Pelvoux en partant de Pelvoux les Clots, là où la route s’arrête pour l’hiver. Il n’y a pas d’accès en voiture à Ailefroide. Il faut tout faire à ski. Sinon, il y a la possibilité de passer par la Blanche en partant de la station de ski de Pelvoux. Mais celle-ci est fermée pour cause de COVID-19. D’ailleurs, Macron annonce ce soir les mesures contre ce virus à 20h. Il y a du réseau au refuge. On a pu apprendre que l’on avait jusqu’au mardi midi avant de devoir se confiner. La stratégie de l’horaire prend d’autant plus d’importance. Il faut pouvoir monter avec un bon regel ce qui permet de ne pas s’enfoncer dans la neige et d’avancer plus vite. Inversement pour la descente, l’idéal étant d’avoir de la neige “décaillée” qui a “dégelé” pour la descente à ski. 

Recherche d’itinéraire entre les rochers. ©Jérémy Rumebe / Damien Coelho-Mandes

Vire à chamois et ambiance suspendue. ©Jérémy Rumebe / Damien Coelho-Mandes

À 6h30, nous voilà au pied de la face. Bon regel, les conditions sont là.

En partant à 5h du refuge ce fut le cas. On était assez vite au départ de la voie normale. À 6h30, nous voilà au pied de la face. Bon regel, les conditions sont là. On attaque l’entrée dans la face par une petite longueur de 25 mètres en mixte que l’on a protégé en mettant une broche, jusqu’à trouver l’emplacement pour un bon relais triangulé sur piton à la sortie de la longueur. De là, on commence la longue traversée à gauche pour rejoindre le milieu de la face, tout en restant au dessus de la barre de falaises caractéristique du Pic Sans Nom. On traverse 100 mètres de pente de neige avant de devoir traverser du rocher pour retrouver la neige. Ce passage en rocher de 60 mètres nous a permis de rejoindre une vire à chamois. Peu confortable, car les spatules des skis accrochés au sac raclent sur le rocher au-dessus de nos têtes. Après cette traversée, on a laissé la corde et toute la quincaillerie pour s’alléger et partir vers le sommet. Le soleil commençait à chauffer le haut de la face. À une centaine de mètres sous le sommet, un bout de glace collé au rocher se décroche et entraîne la chute de plusieurs bouts de glace et cailloux. Heureusement, on était protégés par nos casques. Jérémy, qui était devant, a reçu un glaçon et un cailloux sur le casque, et Damien un petit bout de glace sur la cuisse. Rien d’alarmant, et on a pu continuer pour sortir au sommet à 9h comme prévu. L’ambiance est là et la pente se fait sentir… On profite du panorama sublime et on chausse nos skis pour la première partie de la descente.

Dans la pente finale. ©Jérémy Rumebe / Damien Coelho-Mandes

Premiers virages. ©Jérémy Rumebe / Damien Coelho-Mandes

Pente raide de qualité

La pente est assez homogène sur les 150 premiers mètres, le tout à plus de 45°. On a trouvé pas mal de types de neiges différentes, tout en restant bonnes à skier. On a même trouvé une croupe avec une contre-pente en neige froide sur 50 mètres. Après 300 m de descente, on rejoint la grande traversée au-dessus des falaises pour atteindre notre matos que l’on avait laissé. S’ensuit la traversé montante pour rechausser les skis en vue de la dernière pente de neige qui mène au rappel de 25 mètres avec le relais en place. Il ne nous restait plus qu’à nous laisser glisser jusqu’au refuge. On y est arrivé à 11h, pile le temps de faire un peu de ménage et de redescendre en vallée pour aller se confiner…

De retour en vallée nous nous renseignons sur d’éventuelles descentes de cette ligne à ski avant nous. M. Hervé Degonon, ou plutôt le « Maître des lieux », nous confirme qu’il n’a pas mis ses spatules dans cette belle face Est. Sébastien Constant, auteur des topos du coin, nous confirme qu’il ne connaît aucune descente à ski sur cet itinéraire. Bref, nous signons une première à ski dans le massif des Écrins sur un sommet emblématique. 

Cette première, réalisée juste avant le confinement, a été l’occasion de nous interroger aussi sur la justification de cette décision. Nous sommes tous deux bien évidemment profondément touchés par la situation actuelle du COVID-19. Nous souhaitons que la situation sanitaire s’apaise le plus rapidement possible et que le corps médical retrouve une activité normale. Cependant, difficile de comprendre la directive du gouvernement sur la pratique de l’activité physique. Les professionnels du ski et de la montagne, avec leur pratique habituelle, prennent à notre sens moins de risques d’aller à l’hôpital suite à un accident en montagne, que suite à une contamination en allant fréquenter les supermarchés.

Ski sûr pour virages engagés.
©Jérémy Rumebe / Damien Coelho-Mandes

Slalom entre les rochers, mais toujours sur la neige.
©Jérémy Rumebe / Damien Coelho-Mandes

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