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En 2012, les néophytes du running découvraient Philip Maffetone dans Born To Run de Chris Mac Dougall : pape du running made in US, capable de réparer Mark Allen vers cinq titres mondiaux d’IronMan ou de jouer de la gratte avec les Red Hot. Du coaching à la nutrition, en passant par la kinésiologie ou la médecine chinoise, Phil Maffetone promène 40 années d’expérience et d’art. En 2017, il s’attaquait à la fiction et nous livrait Million Dollar Marathon : premier roman passionnant, entre aventure himalayenne et running mondial. Rencontre avec un ponte du trail running.

Million Dollar Marathon, Philip Maffetone, Coll. Guérin Paulsen, juin 2017, traduit de l’anglais par J.P. Lefieff.

L‘histoire du Million dollar marathon est celle de Xi, un berger tibétain que l’oppresseur chinois force à renoncer à son amour de la foulée : car Xi court, et même drôlement bien. Himalaya en toile de fonds, la géopolitique se mélange au sang des brimades. Seule alternative à l’enfermement et à la mort, Xi s’enfuit. Depuis son camp de réfugiés de l’Uttar Pradesh, le coureur aux pieds nus entame un accomplissement physique et mental qui le mènera jusqu’à la barre mythique : moins de 2h au marathon, élite mondiale. Et s’il passait ce mur ?

Depuis 40 ans, vous aidez les autres à atteindre leurs objectifs – qu’ils soient sportifs, personnels, humains. Évoquer ici le parcours d’un individu (athlétique et mental), est donc une inspiration qui paraissait aller de soi. Aviez-vous la volonté de montrer l’interaction entre des cheminements de protagonistes que tout oppose parfois, et leur impact sur celui du « héros » ?

Philip Maffetone : À mes débuts, en tant qu’étudiant, j’avais une réelle passion pour aider les gens. C’était mon inspiration, la source de ma motivation et de ma volonté de continuer à apprendre. J’ai la chance d’y croire encore aujourd’hui, et plus fort que jamais. Cette fascination – osons la nommer « vocation » – a évolué tout au long de ma carrière, et j’ai eu la chance de la poursuivre de différentes manières, du travail individuel avec les athlètes jusqu’à l’écriture ou aux conférences, la diffusion, l’enseignement, et maintenant numériquement sur mes sites web. Le mouvement vers l’autre, disons. Oui, Xi est soumis à une évolution forcée, d’abord poussée vers « l’involution » c’est-à-dire la négation de lui-même par une pression externe (l’oppression). Puis un jour, on peut dire qu’il trouve les ressources, pour s’approprier son cheminement et s’affirmer – contre quelqu’un ou quelque chose, qu’en pensez-vous ?! L’entrecroisement des parcours, et les cadres géographiques mêmes (rudesse, changement, adversité…), accroissent en effet sa maturation toute personnelle.

Des terres de course à pied, il en existe pas mal dans le monde. Des lieux où la tradition se mêle à la pratique du « courir », on en trouve dans quelques foyers mythiques. Sauf l’exigence physique de son altitude, on ne se serait pas forcément attendus à l’Himalaya ?

Philip Maffetone : Avant de commencer à écrire l’histoire, j’avais besoin de savoir où le personnage principal avait grandi et vécu. Alors que nous savons que l’Afrique de l’Est est l’un des grands sites d’endurance, je me suis demandé quelle partie du monde pourrait être la prochaine. En particulier : quel environnement idéal aiderait à façonner la composante humaine, mentale et physique, nécessaire pour atteindre une telle performance optimale, tout en restant un être humain équilibré.

Philip Maffetone. ©Coll. Maffetone

On l’a beaucoup dit, l’un des fondements du livre est la liberté et ses déclinaisons, l’émancipation extérieure, autant qu’intérieure. Pensez-vous que l’épanouissement du corps soit subversif dans ces terres d’oppression ? Comme une voie de libération ?

Philip Maffetone : Travailler son physique pour atteindre une performance est un puissant levier du désir. Oui, Désir : vous concevez un projet qui va impliquer que vous considériez votre corps – en l’écoutant ou en niant ses signaux d’ailleurs. On peut dire ce que l’on veut, à partir du moment où un sujet entraine son corps pour en modifier l’effet, il se recentre sur lui-même. Même dans un univers compétitif redoutable, même pour un but purement financier. D’une part, il désire réussir ; de l’autre il agit sur son être physique. Le message subversif est en effet inconscient mais vraiment fort, ne trouvez-vous pas ? Tout en étant extrêmement discret. Et puis, quelque part, améliorer son « cardio », n’est-ce pas considérer littéralement son… cœur ? (Sourire). La course, c’est la liberté. Quelque chose que les gens ressentent et une libération d’où qu’ils proviennent. Du début à la fin, le personnage principal traverse des formes de ce même sentiment.

Travailler son physique pour atteindre une performance 
est un puissant levier du désir

Ce Tibet parlons-en : on connait le message, la guerre et l’oppression, c’est mal et très méchant. Vous preniez le risque d’enfoncer une porte ouverte. Vous auriez pu installer l’histoire dans une métropole aseptisée, en Europe ou aux USA ? Non : vous choisissez le contraste, par un cadre inadapté à la liberté de courir. Cela se prêtait-il mieux à votre récit ou faut-il y voir votre point de vue personnel ?

Philip Maffetone : J’ai d’abord choisi le Tibet après avoir cherché dans le monde le lieu optimal, qui pourrait produire un si grand athlète. À partir de là, les influences culturelles, sociales et politiques du cadre tibétain sur ce personnage se sont développées d’elles-mêmes. Ce qui s’est avéré être une autre partie très intéressante de l’histoire. Oui, par définition, l’environnement commence par se heurter à la liberté que représente le running. Mais la course devient un moyen de s’en affranchir, puis de résoudre les problèmes successifs. Voire même de s’en extraire. Pour moi, construire et décrire tous ces aspects est réellement devenu une partie inattendue mais bienvenue de l’histoire ! Ce sont devenus des histoires dans l’histoire, et l’une des parties les plus agréables du travail de création. Et la plupart de mon temps ne consistait pas à écrire physiquement mais à laisser mon esprit vagabonder pendant mes propres sessions de courses ! Ou simplement à m’asseoir dans les bois, à côté de la piste, en pensant à l’histoire…

Pieds nus dans le désert. ©Coll. Maffetone

Si l’aventure oriente le roman, le ressenti physique structure sa trame. Aussi oppressant que grisant, le lecteur s’y identifie sans mal – coureur ou novice. Mais un autre protagoniste apparait vite et imprime par son ampleur dramaturgique : l’argent. Quel est alors l’adversaire véritable : les limites du corps, le chrono, les concurrents… ou l’appât du gain ?

Philip Maffetone : Malheureusement, il faut faire le constat que l’âge moderne du sport « pro » implique beaucoup d’argent. Néanmoins, la pratique amateur s’en préserve, et peut-être encore plus pour le running : pour la plupart d’entre nous, la course à pied reste une activité privée, associée à une passion non commerciale, évocatrice de liberté. Dans le livre, l’argent tient un rôle fort pour la plupart des joueurs, mais clairement pas pour les deux personnages principaux. La motivation profonde de Xi et de son entraîneur reste une performance humaine optimale et la réalisation ultime de l’excellence personnelle. Or, ceci se fonde dès l’origine dans leur esprit, avec une forme de pureté très personnelle. L’essence de l’histoire se trouve là.

Une étrange saveur prend le pas à mesure de l’ouvrage. On se demande alors si le vainqueur gagne vraiment au change, lorsque sa compétition devient raison de survivre : devenir le meilleur des meilleurs, ou suivre le modèle inconscient imprimé par le colon chinois – c’est-à-dire détruire l’autre ?

Philip Maffetone  : Le marathon moral, comme vous l’appelez très justement, concerne le soi et la possibilité de mettre de côté toutes les interférences du monde environnant, y compris les concurrents. Nous rivalisons seulement en nous-mêmes. En ce sens, mettons de côté toute interprétation sur une hargne inconsciente du héros, ou morale de ce sens. Malgré tout ce qu’il traverse, il semble parvenir à se centrer éternellement sur lui-même. Même si, vous avez raison, la réflexion s’ouvre sur la finalité de la compétition.

Sans révéler la fin, l’ouvrage s’achève sur une morale très douce-amère. Sauriez-vous l’exprimer à votre façon, sans divulgâchis ?

Philip Maffetone : Question toujours complexe ! Et qui convoque la lecture de chacun. En déflorant certaines zones de ma conception, même très tentant, je risquerais trop de gâcher en effet. Je répondrai par ma propre sensation : une chose était claire pour moi pendant le processus d’écriture, c’est qu’une foule d’aspects de mon scenario traitaient de l’esprit – spiritualité et mentalité. Alors je décrirais une sensation, plutôt qu’une morale : disons que ça ressemble à s’asseoir au sommet d’une montagne dans une paix presque parfaite, combinée à l’excitation d’approcher la finish line de votre meilleure course…

Le marathon moral concerne le soi
et la possibilité de mettre de côté toutes les interférences du monde environnant,
y compris les concurrents.

 © Coll. Maffetone

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