C’est le géant des Rocheuses canadiennes : le mont Robson, 3954 m, n’a vu passer que trois skieurs jusqu’ici, sur sa face nord. Le 16 février, Guillaume Pierrel et Christina « Lusti » Lustenberger ont inauguré le Grand Couloir, une ligne raide et encaissée aux dimensions himalayennes, en face sud, après une tentative et un bivouac par moins trente degrés. Une descente magistrale sur un sommet déjà rarement gravi en hiver.
Quand il a vu l’énorme couloir qui fend la face sud du mont Robson, Guillaume Pierrel a pensé à Anselme Baud, maître de la pente raide, et sa fameuse phrase : « tout ce qui est blanc est skiable ». Pourquoi pas ce trait blanc qui zig-zague sur un kilomètre et demi de haut, au milieu des barres rocheuses ?
Pourtant, si la face sud du Robson, visible depuis la route, n’a jamais été skiée dans un pays farci de freeriders talentueux, c’est pour une bonne raison : le point culminant des Rocheuses canadiennes affiche presque 4000 mètres, dans une région notoirement glaciale l’hiver. Le tout avec un point de départ à peine plus de 1000 mètres d’altitude.
D’ailleurs, personne ne s’était risqué, en hiver, sur ce versant sud. La voie « normale» du Robson se situe versant nord, implique une longue approche, puis de remonter un glacier compliqué et une pente glacée. Deux skieurs y ont posé leurs spatules en 1995, puis un skieur solitaire en 2017. C’est tout. C’est peu.
Mont Robson, face sud. Le Grand Couloir gravi puis skié par Lusti et Pierrel est à l’aplomb du sommet ©Blake Gordon/Lusti/Pierrel
Lustenberger et Pierrel se connaissent bien pour avoir skié et inauguré plusieurs sommets à skis en Nouvelle-Zélande l’automne dernier, dont le climax a été l’ascension puis la descente du mont Cook, par l’itinéraire très engagée qu’ils ont appelé Hunter’s Moon. Cet hiver, les voici réunis non pas à Chamonix mais à Jasper, en Alberta, au Canada. Le 13 février ils partent du lac Kinney pour gravir trois mille mètres de dénivelé par le Grand Couloir, cette ligne engagée au coeur d’une paroi aux dimensions himalayennes.
Ils viennent à bout du couloir et de ses ressauts dont il s’échappent par une vire aérienne, baptisée Lusti’s ledge. Le ciel se bâche, le brouillard noie la pente et il est tard, il faut descendre. Pris par la nuit, ils doivent stopper aux trois quarts supérieurs du couloir et poser un bivouac sur une vire par moins trente degrés celsius, la « Lusti’s ledge ». « On a décidé de faire demi-tour sans aller au sommet pour des raisons de sécurité. Mais on a skié tout le couloir et on a fini dans les broussailles à la nuit, vers 21h30 ! » raconte Guillaume Pierrel.
Après avoir gravi le Grand Couloir et trouvé la sortie, ils doivent faire demi-tour
Pas démotivés, ils attendent deux jours – pas vraiment assez de repos, disent-ils – avant de lancer une deuxième tentative. Mais avec une autre stratégie. Ils gravisssent le Robson par la voie Kain avec l’idée de skier depuis le sommet le Grand Couloir. Il leur faut effectuer la longue approche pour récupérer la voie normale du Robson par le Dôme, où ils établissent un bivouac. « Après une nuit très froide et très étoilée, nous savions que c’était maintenant ou jamais : ciel clair et vent calme ! » dit Guillaume Pierrel.
Après avoir traversé les crevasses complexes sous les séracs du sommet, Christina Lusti et Guillaume atteignent le sommet du mont Robson à midi. Ils chaussent leurs skis sur cette neige délicate, glacée par les vents puissants et qui a carapaçonné de givre les rochers sommitaux. Quelques virages en face sud leur permettent de rejoindre la « Lusti’s Ledge » qu’ils traversent en crampons, puis le Grand Couloir, atteint en rappel. Les voici, trois jours plus tard, à nouveau dedans.
Une descente sous tension
La tension est palpable dès le début de la descente car la poudreuse accumulée sur les flancs du couloir a tendance à rejoindre le centre de celui-ci… où se trouvent les deux skieurs. « Chacun de nous surveillait l’autre et les risques d’avalanches pendant que l’autre skiait » explique Guillaume Pierrel. Heureusement le terrain est familier, puisque parcouru quelques jours plus tôt.
Après « trois heures trente de ski raide, stressant » ils parviennent au pied de la face, au lac Kinney. Christina Lusti et Guillaume peuvent savourer : la deuxième tentative a été la bonne. Il ne reste plus qu’à se reposer, et à répondre aux sollicitations de la TV canadienne, et à l’intérêt suscité par cette première sur le sommet le plus emblématique du Canada.