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Le Grand Manti en Chartreuse ou le Pertuis dans les Bornes sont des plus hautes parois calcaires de nos Préalpes, là où dans les années 1970, les meilleurs alpinistes ouvraient des itinéraires de haut vol. Cet hiver, Julien Irilli et Thibault Peulmeule ont revisité la voie Pellebrosse au Pertuis, ouverte en 1971 par un trio suisse. Rocher délicat, équipement rouillé d’origine et escalade artificielle mentale ont exigé tout un savoir-faire, et la gestion d’un engagement réel. Récit.

Nous sommes dans la nuit du 27 février, par -7°C. Il est 22 h et mon matelas vient de se percer sur une pierre … Julien, à quelques mètres de moi, m’entend râler et rigole de ma boulette. Je vais donc passer une nuit en boule dans la terre et les cailloux, retenu par un piton, le tout mouillé dans un duvet ultralight …

Ce projet de répéter la voie Pellebrosse dans la face ouest du Pertuis, ça fait déjà deux mois qu’on y travaille avec Julien Irilli. Pellebrosse est une voie majeure du lieu, probablement non répétée depuis son ouverture en 1971 par Christian Dalphin, Roger Habersaat et Marc Ebneter. Elle évolue à gauche du pilier principal de la paroi, un vrai rempart de 300 mètres qui surplombe Dingy Saint Clair (74), à quelques 19 km à vol d’oiseau de nos maisons respectives. Cette face est un lieu d’aventures intenses et inoubliables même pour les alpinistes/grimpeurs les plus chevronnés de notre époque.

Matin du 28 février, à mi-paroi. Réveil difficile pour Thibault, après un bivouac de fakir ©Julien Irilli

pitonnages bien techniques et aucun point béton

Premier essai

Notre aventure avec ce mur a commencé bien plus tôt, le 3 janvier dernier, pour monter les quelques 55 kilos de matériel en bas de la falaise : de l’eau, de la nourriture, du gaz, du matériel de grimpe etc.. la panoplie classique.

Ce jour-là on repère le départ de notre ligne, qui se caractérise par un énorme toit à 50 mètres du sol après un départ de type « jardinerie ». Le lendemain, guronzés au max, on attaque la ligne, on trouve le premier relais et on enchaine jusqu’au pied du toit, première longueur sérieuse de l’itinéraire.

Juju se charge du monstre : ça y est, clippage du premier rivet rouillé, ça a l’air de tenir alors il engage la suite avec des pitonnages bien techniques et aucun point béton, le tout pour sortir avec une cornière qui défie les lois de la physique en ne s’arrachant pas, et un dernier piton joueur. Là pour le coup, on y est : c’est l’aventure que l’on est venu chercher. Et grimper cette voie n’est pas qu’une question de technique, de frissons et de beauté du caillou : c’est un lieu de partage intense et plus que tout un moment d’amitié pur.

Les sacs de la 1ère tentative : 60 kilos ©Coll. Irilli/Peulmeule

Julien Irilli dans le toit en rocher délité de la 4ème longueur. Cotation A3/+, X ©Thibault Peulmeule

La falaise du Pertuis. Pellebrosse évolue dans la partie droite du bouclier, au centre de l’image ©MR

Parcourir cette voie est un saut dans le temps

La suite est plus aisée et nous progressons au rythme prévu, avec un but en tête : le relais de la 7ème longueur qui devrait signer le repos et probablement un bivouac, d’après les infos du topo de 1981. Malheureusement à ce fameux R7, on ne trouve qu’un tas de fientes sur une dalle inclinée d’1 mètre de long … Loin de ce que l’on peut imaginer d’un bivouac acceptable ! C’est mort pour ce soir, on redescend, on dort au chaud et on revient demain pour la suite.

Mais le lendemain la corde est gelée, ce qui complique grandement l’utilisation du jumar et de la micro-traction pour remonter jusqu’à notre dernier relais. Qu’à cela ne tienne, on se débrouille et on retourne au point où on s’est arrêtés la veille, toujours avec nos 2 énormes sacs de hissage de près de 60 kg.

Parcourir cette voie est un saut dans le temps : on imagine les ouvreurs, leur stratégie et les moyens qu’ils utilisaient pour progresser. Nous, en ce 4 janvier 2022, avec tout notre matériel de pointe, on décide finalement d’abandonner : les vires sont pleines de neige, nos sacs de hissages sont un poids mort qui nous épuise dans ces longueurs peu raides et surtout, demain, il va neiger encore plus …

La déception est palpable lorsque 70 mètres plus bas les sacs touchent le sol et que l’on repli les cordes avant de décider du matériel qui restera caché au pied de la voie, pour le prochain assaut.

Tentative 2, jour 1, remontée matinale des premières longueurs au jumar ©Coll. Irilli/Peulmeule

La grotte au pied de la voie, idéale pour entreposer matos et denrées entre deux essais ©J. Irilli

Pitons branlants et relais pendus

Deuxième essai. De deux gros sacs de hissages, nous sommes passé à un sac de 40 L et un second de 35 L : pour cela nous avons renié sur les gros duvets, les matelas conforts, quelques litres d’eau, le chocolat du petit dej, des plaquettes, le perfo, etc…

Cette fois c’est la bonne ! Le créneau, l’énergie et l’envie sont au rendez-vous ! On est le 27 février, il est 5h45 et on est sur le parking avec Ju à faire les sacs pour attaquer la montée jusqu’au Pertuis. Cette montée, il faut d’ailleurs en toucher deux mots : elle commence sur un chemin carrossable facile, continue sur une sente avant d’attaquer droit dans la pente à 45° hors sentier, pour les 300 derniers mètres de dénivelé. C’est ce que l’on appelle un réveil musculaire violent … et glissant !

On rejoint notre petite grotte pas loin de la voie pour s’équiper et c’est reparti pour un tour ! La remontée sur corde est épuisante, comme d’habitude, mais tout se passe sans encombres. Juju est survolté et en quelques minutes il avale les deux longueurs suivantes pour nous ramener à ce fameux 7ème relais.

Départ de R5 : relais suspendu, et l’un des 5 de la voie consolidés d’un spit ©J. Irilli

Julien est plus armé que moi pour jouer dans ces longueurs redoutables

Il est 9h15, nous avons 45 minutes d’avance sur ce qui était prévu, le poids des sacs est acceptable, le rocher est sec, le soleil pointe le bout de son nez et nous sommes heureux d’être ici tous les deux.

S’en suit un enchainement de longueurs sur de vieux rivets, des pitons branlants, des relais pendus et quelques incertitudes d’itinéraires, mais le plan se déroule à merveille.

Nous avons choisi de laisser Julien en tant que leader pour la totalité de la voie pour la simple et bonne raison qu’il est bien plus armé que moi pour jouer dans ce rocher branlant, où les pitonnages peuvent s’avérer techniques et les longueurs d’artif redoutables quand il s’agit de trouver un point d’assurage correct.

Mon rôle à moi est clair, je dois déséquiper de la manière la plus efficace possible et surtout avancer au plus vite. Je m’emploie également à faire de mon mieux pour garder la tête froide, veiller à ce que Ju ait les bonnes infos et le bon matériel au départ des longueurs, et en prime essayer de faire quelques images pour le souvenir.

Confort et légèreté ?

En fin de journée, après une traversée bien exposée, notre objectif est en vue : un « excellent bivouac » nous attend quelques 25 mètres au-dessus de nous.

C’est finalement sur des plateformes précaires et humides que nous passerons une nuit très inconfortable, longue et froide. L’excellent bivouac ne l’était pas tant que ça, surtout que nous avons fait le choix de rogner sur le confort au profit de la légèreté.

27 février. Départ de L9, en A3 ©Coll. Irilli/Peulmeule

La traversée délicate de la 11ème longueur, bientôt le bivouac ©Coll. Irilli/Peulmeule

Au petit matin du 28 janvier, à la jumelle depuis Dingy, vous auriez pu admirer deux imbéciles heureux qui respiraient dans leurs chaussures pour essayer de les réchauffer avant d’y glisser des pieds gelés.

La mise en route est difficile et les stigmates de la nuit peinent à s’effacer. Mais c’était sans compter sur la motivation sans faille de Juju qui, comme à son habitude, arrive à canaliser son énergie au service su projet. Dur pour moi de suivre, mais je fais de mon mieux pour reprendre le rythme et réchauffer ce corps endolori par une nuit sur un matelas crevé dans la boue.

Encore du bon A3 au-dessus du bivouac ©Coll. Irilli/Peulmeule

la longueur à suivre ne laisse pas de place à autre chose que la concentration

C’est le moment de s’y remettre, la journée commence par une traversée et une escalade facile jusqu’à un excellent relais où l’on trouvera une plaquette en place. Je suis vert, quelqu’un a-t-il déjà répété cette voie ??? C’est quoi cette plaquette, et pourquoi ici ?

On se ressaisit rapidement, pour ne pas perdre plus de temps. Il semblerait que la longueur à suivre soit costaude et elle ne laisse pas de place à autre chose que la concentration : encore une fois, l’efficacité de Ju me sidère et je le regarde engloutir cette fissure avec de superbes placement de nuts. Il double la longueur pour arriver sur une vire confortable où nous trouverons encore une fois une plaquette en place. Mais cette fois-ci, quand j’arrive, je le vois avec un sourire amusé : en fait ces plaquettes, c’est lui qui les a posées une année plus tôt en sortant de la voie Madness, qui louvoie proche de la Pellebrosse. Il semblerait même que ces deux voies aient deux longueurs communes.

Une fois rétablis sur la grande vire caractéristique du Pertuis, nous prenons le temps de nous détendre un peu et de reprendre des forces avant le dernier crux de la voie.

Ne pas risquer la mort

On suit les indications du topo, on traverse un peu à droite et on trouve un piton à 3 mètres du sol, le rocher est instable au possible et nous décidons de poser une plaquette pour éviter une chute qui pourrait entrainer de sévères conséquences.

Après tout, nous recherchons l’aventure et la belle escalade, mais le but n’est pas de prendre tous les risques inutilement ! 50 ans plus tôt, les rivets n’étaient pas oxydés comme aujourd’hui, le caillou était peut-être également moins péteux à certains endroits. Bref, grimper et vibrer sur certains pas c’est oui, mais risquer de grosses blessures voire la mort, ça, c’est à éviter au maximum.

Les 5 plaquettes que nous avons placé dans la voie sont là car nous avons estimé qu’elles pourraient sécuriser des relais précaires dans des zones de mauvais rocher, ou quand nous n’étions pas en mesure de juger de la solidité des rivets en place.

Cette longueur pour sortir de la vire nous a franchement fait douter, et c’est pour sûr l’une des plus exigeantes, avec notamment un superbe jeté de sangles sur lunule qui signera la fin du passage le plus difficile de la longueur. Le programme pour la longueur suivante devrait être une « fissure à coins de bois » … Mais le problème, c’est que nous on en a pas…

Néanmoins nous sourions, car on découvre que cette belle fissure finale se prête à merveille à l’escalade libre avant de sortir par quelques mouvements d’artif.

Cette falaise fera reparler d’elle prochainement

Voilà c’est fait, on se retrouve au sommet et nous ne cachons pas nos joies. Celles d’avoir fini, mais aussi d’avoir vécu un magnifique moment à deux. Car ce genre de voie aurait beaucoup moins de sens si elle était partagée avec une personne lambda, aussi forte soit-elle. Le plaisir vient du travail d’équipe, du soutient que l’on s’apporte mutuellement, du bonheur de se serrer dans les bras en arrivant en haut, du plaisir de concrétiser un projet commun. C’est un moment de vie qui restera gravé.

Et quand on pense à ces quelques 25 voies au Pertuis dont seulement 5 ou 6 ont étés parcourues depuis l’ouverture, je peux dire que cette falaise fera reparler d’elle prochainement. D’ailleurs, on a déjà en tête la prochaine pépite que l’on ira parcourir !

Dans la descente à pied, on est baignés de la lumière du soleil couchant, on discute de ce que l’on a accompli, on se dit que ce serait bien de faire un film retraçant toutes nos péripéties.

Pour les prochaines aventures, on verra bien. Si ça doit se faire, ça se fera.

Au sommet le 28 février en fin de journée ©J. Irilli

La voie Pellebrosse (tracé approximatif) ©J. Irilli

Quelques clés pour une autre répétition

Ouverture : Christian Dalphin, Marc Ebneter, Roger Habersaat, 1971

Cotations proposées : ED/+, 6b+/A3(+), X – Julien Irilli : « X car certaines sections – jusqu’à 15 mètres consécutifs – sont exposées, protégées sur vieux rivets à expansion de 6 mm dont la solidité est douteuse : la casse d’un de ces rivets pourrait amener au déboutonnage de la longueur complète avec risque de 40 m de chute ».

Hauteur de la voie : 320 m.

Matériel 

Un large choix (une quinzaine) de pitons acier mou (lames moyennes, universels, une cornière longue très utile etc..) ;
2 jeux de friends (du 000 au N°3, un N°4 peut servir) ;
Un jeu de nuts.

Topo d’origine : Escalades dans le massif des Bornes, 3, par Jean Sesiano et Pascal Bovay, 1985.

Topo actualisé disponible sur demande à Julien Irilli.

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