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Paul Bonhomme revient sur sa neuvième ouverture en pente raide sur son projet des dix faces.  Il l’a partagée avec Vivian Bruchez et Gilles Sierro dans le Valais, en ouvrant la face sud-ouest du Biestschorn. Il s’interroge sur sa pratique de la montagne, alors que les Alpes ont connu une semaine noire pour les victimes d’avalanches. Retour en toute humilité sur la genèse de « Merci Mamans », le nom de cette nouvelle descente, une histoire d’expérience et d’amitié que nous livre ici Paul Bonhomme.  

 

Il m’est difficile de mettre mes idées en place en ce moment. Beaucoup de choses qui s’entremêlent dans mon esprit. La dernière pente que j’avais faite en attaquant la semaine dernière datait du 1er avril avec Vivian. Il s’agissait d’une pente rare, d’une grande ampleur sur un des 4000 des Alpes : « Les piliers de Bagne » sur la face Est du Combin de la Tsessette dans le val de Bagne en Suisse.

Ensuite ? Ensuite il y a eu le 3ème confinement en France. Oh certes, j’avais en tant qu’éducateur sportif le droit de me déplacer à peu près partout mais … mais qu’en était-il des autres, ceux qui ne l’avaient pas ? Franchement, même si j’avoue avoir essayé une fois une ouverture, je n’avais pas le goût, ou plutôt je me mettais à la place de mes connaissances, amis, familles et autres qui ne pouvaient pas se déplacer et je me disais qu’il y aurait eu une certaine indécence à montrer que de mon côté tout cela ne me concernait pas. Et puis il y avait les enfants en vacances, ma chérie qui avait besoin que je sois là … et les journées de beaux temps à rager parce que je ne pouvais pas, ne voulais pas sortir me sont vite apparues des journées heureuses à passer du temps avec ceux que j’aime.

 

Merci Mamans (900 m, 5.4/E4) sur la face sud-ouest du Bietschhorn (3 934 m, Suisse).
© Thomas Crauwels

Je suis reparti le jour où d’autres se sont fait coffrer dans des avalanches … beaucoup, trop.

Ensuite ? Ensuite je suis reparti, parce que ces journées d’inactivités m’ont permis de scruter le ciel, les conditions, de regarder les options, de m’ouvrir à d’autres pentes, d’autres projets. Je suis reparti le jour où d’autres se sont fait coffrer dans des avalanches … beaucoup, trop. Je me souviens être passé en repérage par le col du Lautaret et voir toutes ces traces et tous ces skieurs, d’avoir jumelé la montagne de loin en me disant que demain je n’irais pas dans cette pente à laquelle je pensais, trop de neige, trop de chaleur, trop tôt et trop tard, j’avais patienté un mois je pouvais patienter plus. Et puis il y avait l’autre pente, celle pour laquelle j’étais descendu « dans le sud », : la face Ouest du Pouzenc. Il fallait que j’aille la revoir après l’avoir déjà jumelé à 2 reprises dans la saison. Je l’ai donc jumelée : presque toute la neige récente que j’avais vu inonder les webcams était en bas. Le lendemain, il allait faire froid, le lendemain, j’irais ouvrir une nouvelle voie.

Face sud-ouest du Bietschhorn (3 934 m). ©Vivian Bruchez

Ensuite encore ? Encore du mauvais temps et les décès à intégrer, les avalanches, le coup de fil d’Alain, le mauvais temps, « le petit hiver », celui dont il faut se méfier, celui qui ne pardonne pas, celui qui passe aussi vite qu’il foudroie. Merde on est début mai quand même et dès que le soleil sort, il chauffe non ? Oui mais il faut encore de la patience, de la patience et de l’humilité, de celle qui te tord le bide tellement t’as envie mais qu’il ne faut pas ou pas comme ça.

Alors tu replonges comme un drogué devant ton écran, tu scrutes les météos, les bleus, les frances, les alpes, les 60, les suisses, et tu scrolles les infos skitour, facebook, insta. Tu navigues sur swissmap, iphigénie devient ta compagne du jour et au final tu poses sur un coin de table, griffonés sur ton carnet à spirales tes deux noms en lettres capitales. La suite est connue : des coups de fils et des messages à des potes qui de ta motivation se motivent, ne serait-ce que pour être dehors là haut, comme toi. Et puis le regel sur lequel tu avais lancé tes dés en même temps que la purge et la journée qui commence par un « je ne sais quoi » qui te fait te sentir bien, parce que t’as rien à prouver, que tu vas aller rejoindre une cabane au fond d’une vallée que tu ne connais pas et que cela te suffira, que si la journée veut t’en donner plus tu seras là. L’exploit ? Honnêtement, vous y pensez encore vous après ça ?

Selfie avec Paul Bonhomme (à g), Vivian Bruchez (au centre), et Gilles Sierro. ©Gilles Sierro

Descente de « Merci Mamans ». ©Gilles Sierro

L’ouverture au Bietschorn de « Merci mamans » avec Vivian Bruchez et Gilles Sierro, c’est le symbole du projet des 10 faces de ma saison.

L’exploit, c’est d’un jour choisir qu’il n’y en ait pas, se laisser aller à la surprise. Se préparer oui, vraiment, intensément … mais se préparer à cueillir plus qu’accomplir, lever la tête, ouvrir les yeux et le regard.

Toujours … oui toujours remplacer la crainte ou l’ambition par la curiosité.

L’ouverture au Bietschorn de « Merci mamans » avec Vivian Bruchez et Gilles Sierro, c’est le symbole du projet des 10 faces de cette saison, réaliser de grands projets c’est avant tout renoncer à tout ce qui nous fait croire que ce projet est grand et s’épanouir de tout ce qui nous parait anodin : les journées à tourner en rond, la cuisine avec ses enfants, le partage d’une journée simple avec des amis, l’odeur de la sève qui monte au cœur des pins. Un peu comme un virage dans une pente raide : on ne peut prétendre d’avance qu’on va le faire, on peut juste s’y préparer et le moment venu se laisser aller à le faire.

 

« Merci mamans », 1ère descente de la face sud-ouest du Bietschorn, Valais, Suisse. Le 9 mai 2021 avec Vivian Bruchez et Gilles Sierro. 900m, 5.4/E4, 50° de moyenne.

Pour la petite histoire du nom, lorsque j’ai contacté Gilles la semaine dernière pour lui faire part du projet ce week-end il m’a avoué qu’il fallait qu’il gère avec sa chérie parce que le 9 mai est la fête des mères en Suisse !

LA VIDÉO : 

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