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Ce devait être une aventure de 70 jours dans la lumière quasi continue de l’été polaire. Romain Assie Rio et Lucien Daunas, lauréats des bourses Expé 2018, se sont frottés aux immensités de l’Alaska, à canoë et à pied. Après une bonne claque de Mère Nature dans des conditions plus hostiles que prévues, l’heure est au bilan. Leçon principale : l’échec est le fondement d’une future réussite. 

Il est de ces peurs qu’aisément, on admet utiles à l’être humain. Comme la peur du vide, la peur des araignées ou encore celle de rendre notre DM de maths à Mme Lartigue, avec un jour de retard. On a tendance à les qualifier d’instinct de survie.
Au jeu de se créer des phobies loufoques et peu utiles, l’humain se débrouille plutôt bien. Peur des éponges, des canards nous observant, des pieds, ou plus largement répandue, peur de l’échec. Depuis gamin on nous met une pression monstre, à nous dire de choisir une voie pour réussir plus tard, et vite on nous fait comprendre qu’astronaute, princesse ou aventurier(ère) ne vas pas le faire. On se trouve à devoir se lancer à corps perdu dans l’inconnu, ayant l’impression de porter la réussite des autres sur nos épaules, et alors vient la peur de l’échec, de décevoir l’entourage, ou même de se décevoir soi-même. Quelquefois, on arrive à passer outre, et on se jette à l’eau. Ce n’est pas pour autant que l’on va réussir, mais on a au moins une chance de plus d’y arriver que si nous étions restés là, à ne rien faire.

Romain et Lucien, le ciel bleu, et une Alaska encore bien accueillante. ©Nuit Blanche

Le paquetage, un art sans cesse renouvelé.
©Nuit Blanche

L’humidité s’invite partout. ©Nuit Blanche

Doutes

C’est un peu ce que l’on s’est dit Lucien et moi, lorsque nous nous sommes lancé le défi de traverser l’Alaska d’Ouest en Est, à canoë puis à pied. Sauf que cette chance, on ne l’a pas eue.

Le 26 Juin 2018, nous posons notre canoë pour la première fois sur les eaux du Yukon. La première journée ne manque pas d’être capricieuse. Vent, vagues et pluie nous plongent alors dans la réalité de ce mythique fleuve nord-américain. Si bien que le soir, autour du feu, les premières remises en question sont déjà de mise. On cherche la cause de notre lente progression. Embarcation trop légère, météo bien moins clémente que prévu, ou sans doute un mix des deux. Et on regarde vers le futur : « Plus que 450 kilomètres sur 470 ! ». Et puis on se dit qu’en plus c’est seulement la partie canoë, qu’après on a la même distance à couvrir, mais à la marche. Et on commence déjà à douter, et à redouter le potentiel échec. Mais l’expédition continue et se passe bien. Le Yukon est sauvage, et immense. Près de deux kilomètres de large par endroit. Malgré la pluie et les vents de Sud nous freinant, nous avançons, et nous adoptons un bon rythme. Si bien que l’on rattrape notre retard, et prenons même de l’avance sur nos prévisions.

Est-ce qu’on ne parlerait pas plutôt de tentatives non aboutie plutôt que d’échec ?

Place à la marche, nez au vent. ©Nuit Blanche

Le muskeg, piège végétal qui ne dit pas son nom. ©Nuit Blanche

Le fidèle destrier, malmené par les éléments. ©Nuit Blanche

L’Alaska, une école pour homme des bois. ©Nuit Blanche

Le 8 Juillet, après avoir quitté le village de Grayling pour rejoindre celui d’Anvik, la météo se gâte. Là où rejoindre le prochain village aurait dû prendre quelques heures, il nous faudra 2 jours.  Les forts vents créent de grosses vagues, et rendent l’embarcation très instable. Il nous est impossible d’accoster car nous longeons des falaises, et plus tard, alors que le fleuve s’ouvre, ces mêmes vents nous forcent à accoster d’urgence sur une île de glaise. Nous passerons nos 2 jours sur cette île, bloqués par la météo. Avec deux arbres morts nous servant à faire du feu.
Cette expérience se reproduira lorsque, dans notre dernière journée sur le Yukon, une intense pluie nous forcera à poser le camp sur une autre île. Pour une seule nuit, cette fois.  Le retard nous rattrape, ainsi que nos vieilles peurs. Nous passons trop de temps sur ce fleuve pour que la phase de marche puisse aboutir. Mais nous sommes lancés, alors pas question de décevoir qui que ce soit, « on ne s’arrête pour rien au monde » . Du moins c’est ce qu’on pensait.

Le 17 Juillet, soit une semaine après avoir lâché notre canoë, Lucien et moi écrivons dans nos carnets comment notre peur est devenue réalité, et pourquoi faire demi-tour est la meilleure solution. Le sol sur lequel nous marchions, le muskeg, est recouvert de mottes d’herbes instables, de trous, de boue, d’eau, de marécages. A certains endroits, l’herbe est très haute et quelques troncs sont couchés. C’est sur l’un d’eux que, le premier jour, j’ai trébuché, me blessant à la jambe. Après plusieurs jours à insister, ma jambe n’était plus qu’un poids mort et douloureux.  C’est alors que nous avons dû affronter la vérité en face. Tenter de rejoindre le prochain village est trop risqué, alors nous revenons sur nos pas.
L’expédition Nuit Blanche s’arrête au bout de 26 jours seulement.
Quelques mois plus tard, jetant un regard en arrière vers ce qui était pour nous un total échec, la question se pose : en était-ce vraiment un ? Est-ce que les échecs existent vraiment ? Ne parlerait-on pas plutôt de tentatives non abouties ?  La différence se situerai alors dans le fait que tenter est forcément positif, que lorsqu’un essai n’aboutit pas, cela pourrait être dû par exemple à de mauvais choix, un manque d’attention à un moment donné, ou peut-être simplement à un manque d’essais.
Alors tentons, apprenons de nos erreurs, comprenons que ne pas réussir est un résultat en soit, et retentons. Peut-être que la prochaine fois sera la bonne.

 

Du muskeg humides aux glaces bleutées. ©Nuit Blanche