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Ouverture chilienne ou traque à la cigogne en Espagne, Moritz, roule sa bosse bavaroise sur les chemins du monde. Grimpeur enjoué, voyageur migrateur, artiste spontané, la parenthèse Moritz ouvre le champ des possibles et distille son parfum de surprises. Portrait d’une rencontre au long cours, pour une amitié transfrontalière.

Moritz, c’est le Maurice sauce bavaroise. Si je voulais intriguer sur ce personnage je parlerais de lui comme d’un artiste, un trentenaire qui fait bien moins, qui sait aussi bien construire un feu de bouses péruviennes que partir nus pieds à la recherche de cadavres de cigognes dans des champs espagnols, ou encore jouer du tamponnoir 60 jours d’affilés au Chili pour ouvrir une voie au milieu des condors. C’est bon, vous êtes accrochés ?

 

Pendant l’ouverture de Salsa Caliente, 11 longueurs sur coinceurs sur le Cerro Elefante, Cochamo, Chili.
©Moritz Matschke

L’élan initial

Partis autour du monde s’imprégner des montagnes et de ceux qui les gravissent, nous sommes deux français à échouer au Pérou, à Hatun Matchay plus précisément. Haut lieu de la grimpe, cela deviendra aussi le premier acte d’une péripétie enflammée où nous manquons de laisser quelques plumes. Nous entrevoyons Moritz et sa femme Anna alors que nous nous engageons pour la première fois entre les blocs volcaniques du bosque de piedras (forêt de pierre en espagnol). Un nom qui prédispose le lieu à la poésie et au mystère, encore plus quand le brouillard enroule ses doigts autour des monolithes de rocs sombres. Confortablement installé sous un rocher, ce jeune couple sent bon l’équilibre teuton. Tout est à sa place, le camp est protégé de la pluie par une bâche accrochée par des coinceurs et Moritz, que nous ne connaissons pas encore, est occupé à faire du feu avec les nombreuses bouses éparpillées aux alentours. Un de ses talents dont il est très fier. C’est une fois jetés hors de notre cahutte incendiée que nous sympathisons réellement avec Moritz et Anna. Nous ne le savons pas encore, mais c’est le début d’une histoire qui dure.

Au col sous le Vallunaraju (5686m) au Pérou. Moritz à gauche, Anna à droite, les français de La Voix des Cimes au milieu. ©Moritz Matschke

Cordée franco-allemande au sommet de la Meije.
© Arthur Lachat

Dolce Vita européenne

Installés à Huaraz, Chamonix péruvien, nous visons l’hôtel le plus miteux pour établir notre camp de base et nous élancer vers les sommets voisins. Le Tocllaraju, ambiance neige et glace d’altitude, La Esfinge en mode bigwall à 5000 mètres d’altitude… La besace s’emplit de cumbre (ainsi nomme-t-on les sommets ici), mais nous n’en avons pas assez. À peine arrivés en France, je me dirige avec Moritz sur une autre classique : la Meije par la voie Pierre-Allain. A chaque fois qu’on ouvre la parenthèse Moritz, le temps semble s’allonger. Élastique, on en profite. On sent qu’on vit des instants volés à un quotidien qui n’a pas le goût de la spontanéité et de l’imprévu aussi poussé que l’ami d’outre-Rhin. Les aiguilles des Dolomites quelques mois plus tard entérinent cette amitié. Le teuton se fait guide touristique pour grimpeur français. Le grès des tours de Pfalz accueillent bientôt nos frasques. On y va du double usage de la cordelette : à la montée pour fixer la bouteille de Rothaus au baudrier, à la descente comme nœud autobloquant pour le rappel. Entre-temps, l’haleine s’est chargée de houblons et de kirsch maison. Soleil du soir orange, rocher rose, bière blanche et tresses blondes. Dans les livres d’école, l’œil sévère et la moustache rigide de Bismarck nous a trompés. La Dolce Vita à la prussienne existe.

Ne reste qu’à trouver la prochaine cible, le prochain déséquilibre qui nous entraînera dans une escalade chaotique et insouciante

« Qui emporte sa Rothaus au sommet ne doit pas oublier son prussik au rappel » Proverbe allemand © Arthur Lachat

À la recherche des cigognes dans le conglomérat de Montserrat, Espagne. © Arthur Lachat

Quelque part en Espagne : des cigognes, anges déchus, vues du haut du pylône électrique qui leur a coûté la vie. ©Moritz Matschke

Un credo: le pourquoi pas ?

Professeur d’art tantôt à Vienne, tantôt à Munich, le Moritz est curieux et imprévisible. Certains voyagent en avion, d’autres en voiture. L’artiste voyage en cigogne. L’espace de quelques mois, il délaisse l’anthropocentrisme qui nous imbibe tous et se calque sur les battements d’ailes des migrateurs volants. Une façon de nier l’importance de l’Homme tout en permettant de mieux le rencontrer, grâce aux bêtes. Armé de son antenne GPS qu’il sort à tout bout de champ, il suit les oiseaux, tout bêtement. Je le rejoins à Barcelone pour une parenthèse Moritzienne dont nous avons désormais le secret. Le hasard fait que les cigognes survolent quelques sites de grimpes hispaniques majeurs. Montserrat, Siurana, Oliana, Calpe, Peñon de Ifach… Le cigogne-trip penche à la verticale. Alsace prospère en juillet, décharge espagnole à ciel ouvert en septembre, désert mauritanien en novembre : la route est longue, peu rectiligne, et la mort guette au sol alors que la vie s’envole. Souvent il faut aller récupérer les balises GPS fixées sur les cigognes. Les grands corps désarticulés gisent fréquemment non loin d’une antenne relais, un habitat prisé des volatiles. Sauf qu’en Alsace, les clochers ne sont pas électrifiés.

21h, soleil rasant dans un champ perdu pas loin de Sarragosse, deux compères torses nus, en short et sandales se fraient un chemin à travers les épis de maïs, l’un armé de ce qui ressemble à une antenne de télévision, l’autre d’une caméra montée sur trépied. Quand celui en tête pousse un petit cri d’exclamation content, le second vacille : c’est pour maintenant. Le premier se penche sur le cadavre grouillant d’une cigogne, infâme tas puant animé d’une vie qui n’est plus la sienne. « Regarde, on dirait qu’elle est encore en vie tellement ça grouille ! » insiste le premier. « Filme, filme ! Plan fixe à 30 cm au-dessus, c’est très artistique, c’en est presque beau. Surtout ne bouge pas et ne dis rien, ça va gacher le plan. » Le second, moi, a le cœur au bord des lèvres. Pendant de longues minutes il se contient, les bras tremblants à force de tenir la perche du bout des doigts, eux-mêmes irrités par plusieurs jours de grimpe sur le calcaire ibérique. C’est dans ce genre d’instants qu’on viendrait à s’interroger sur ce qu’est l’art, au fond. Si sa fonction est de ne pas laisser indifférent, ce charnier doit être artistique alors. J’en ai des frissons de dégoût. Le premier compère travaille toujours à extraire la balise GPS et la bague d’identification. En nage, il retient difficilement un hoquet nauséeux quand il casse la patte du cadavre et libère enfin la bague. C’est bon, on peut partir. L’odeur de mort colle au nez. On mangera peu ce soir et on se grattera plus : les puces, cadeau des cigognes décomposées, nous accompagneront quelques temps encore.

Escalade hivernale à Steinplatte, parce que pourquoi pas ? © Arthur Lachat

Retour au quotidien, mais la parenthèse Moritz reste ouverte, en suspens. De nombreuses loufoqueries nous appellent. Ne reste qu’à trouver la prochaine cible, le prochain déséquilibre qui nous entraînera dans une escalade chaotique et insouciante. L’esprit curieux, en éveil, l’artiste aux faux airs d’éternel jouvenceau bouillonne de projets. Ici, une fissure dolomitique à ouvrir, entre-temps un premier enfant à venir.  La trentaine passée, sans voiture et en colocation, la Vienne autrichienne accueille toujours son lot de bohèmes, doux dingues chargés d’ouvrir nos horizons.

 

 

Antenne GPS en main, Moritz guette sa prochaine facétie. ©Moritz Matschke

La Voix des Cimes

Pendant 9 mois, autour du monde en quête d’aventures et de rencontres montagnardes sur chaque continent, Arthur Lachat et Corentin Mehu se sont rassemblés sous le drapeau de La Voix des Cimes. Ce récit est tiré d’une suite de portraits réalisés à chaud, sur le vif, alors qu’ils prenaient pied sur la Cordillera Blanca péruvienne, après s’être gelés dans les Rocheuses canadiennes et perdus dans le bush néozélandais. Les autres Droles de rencontre sont sur Alpine Mag avec Slava le porteur kirghize et Matthew le gringo péruvien.