Le bon Monsieur du forfait piétons

« L’humour, c’est lorsqu’on rit quand même »

 

Ça aurait pu être drôle.
Le gars en était à ses premières conversions, ce bas de la pente où l’on devine encore les pistes. On voyait distinctement un groupe de migrants – d’êtres humains – errer au bas de la verte, la couleur de l’espoir. Un malheureux classique dans cette station de ski frontalière. Ce type de scène où l’on se demande à quoi joue la vie.
– J’espère qu’ils ont pris un forfait piétons !
Ça aurait pu être drôle comme l’est l’absurde, un genre qui s’accommode mal des moitiés d’exagération. Mais à mon goût du rire, il manquait l’essentiel des cliquets, le plus vertueux de tous, celui de l’autodérision. S’il n’y a pas, et c’est heureux, un solfège de l’humour, si nous devons prendre garde à ne surtout pas l’affadir et l’affubler de règles, celle de rire avant tout de soi me semble ne pas devoir être piétinée. S’il ne devait en rester qu’une, ce serait celle-ci. Ce bon monsieur du forfait piétons ne trouvait pas matière à rire de lui-même. L’encourager à chercher devenait urgent.
Si le cliquet du miroir n’est pas enclenché, il en est un de secours pour faire avancer le monde par l’humour, celui de la dénonciation qui dit le combat. Alors on peut – on doit – rire des autres s’ils se font cyniques, violents, racistes, menteurs, malhonnêtes, cupides, lâches, convoyeurs de morale ou toute autre qualité piochée dans leur besace à certitudes. Mais là, ça ne fonctionnait pas. Ça faisait pschitt, pire ça faisait mal. Quoi leur reprocher à ces pauvres gens ? Rien. L’humour exige l’équilibre, réclame la controverse et s’entiche mal de l’extrême vulnérabilité.

Ce bon monsieur du forfait piétons ne trouvait pas matière à rire de lui-même.
L’encourager à chercher devenait urgent.

Au mieux, au pire, il fallait dénoncer celles et ceux aveugles à leur désarroi.
– Elle a raison Marine, l’or noir ne leur suffit plus…ils viennent nous piquer l’or blanc les Syriens !
Pas beaucoup plus drôle. Juste mieux placé. Orienté. Et ouvert au droit de réponse.
Alors j’ai rattrapé le type et lui ai fait comprendre que ses mots du forfait piétons étaient au-delà des limites contre lesquelles, pourtant, je me battais chaque jour. Rire de tout serait impossible, je venais entre deux conversions d’en faire le deuil. Le matin même, à qui voulait l’entendre et à l’abri des réalités qui cognent, je clamais un de ces slogans définitifs « ne cédons rien sur le terrain de l’humour. » Ils ont donc raison les censeurs, l’humour absolu n’est que la posture facile des bien abrités.
Il m’a intimé de dépeauter. Presque violemment.
– Viens avec moi, monsieur La Vérité !
De ces mots où l’on entend claquer les majuscules.
Nous sommes descendus sans un virage. Du gâchis dans cette neige froide. Il m’a conduit dans son gîte, sans rien dire, a ouvert la porte de deux grandes pièces. Elles étaient douze. Douze paires d’yeux apeurés pour toujours. Douze Syriens me dit-il, juifs pour être sûrs qu’on les déteste là-bas, chez eux ; ici accueillis, nourris, chauffés, écoutés depuis des semaines, d’autres sont partis, d’autres suivront. Ce bon monsieur du forfait piétons, s’il n’avait pas enclenché les deux premiers cliquets de l’humour, jouait du troisième avec brio, celui d’être autorisé à rire de tout dès lors qu’on œuvre à la bonne marche du monde, celui du devoir suprême de rire avec toutes et tous, surtout ceux mis à la porte de ce fichu monde. Rire avec eux, rire d’eux s’il le faut afin qu’ils se souviennent humains. Ce bon monsieur du forfait piétons était hors-la-loi et plein la vie.
Je me rappelais alors que l’humour ne pouvait être lu sans l’histoire de son auteur et sans faire un peu, l’effort de la source. Le contexte, toujours le contexte.
Puis ce bon monsieur du forfait piétons proposa un chocolat chaud. À tout son monde.
Abel hésita plus qu’à l’habitude puis il tendit son bol.
– qu’est-ce qui t’arrive, c’est Kippour ?
– c’est pour oim ! 2
Quatorze paires d’yeux pleurèrent de rire. La vie était sauve.
On peut donc rire de tout. On le doit. Et si l’humour était le seul langage universel ?
Alors usons allègrement du cliquet, ce mécanisme qui jamais ne recule.

 

« L’humour, c’est lorsqu’on rit quand même. » Otto Julius Bierbaum
2 Pour celles et ceux étant passés à côté du virage hip-hop et verlan des années 90, la chute de ce billet fera un pschitt historique. C’est le souci avec l’humour de montagne, tomber à côté peut être vertigineux…