Votre mot de passe vous sera envoyé.
MONT BLANC Lancement Abo
MESSNER Lancement Abo
SKI Lancement Abonnement

Lokalmatador

Ici, il s’appelle Henri.
Chez vous, je ne sais pas mais il y en a un, c’est certain. Ou une. Disons un Homme, qui ne quitte jamais son massif, qui l’arpente depuis et pour toujours, loyauté sans faille au circuit court. Celui-ci est allé vingt huit fois au Grand Mont l’année dernière, celui-là a déjà quatre cent Tournette à son actif. D’autres, c’est la Dent de Crolles qu’ils collectionnent, matin, jeudi et soir, posologie connue de tous.
Les Allemands ont un nom pour ce féru de la proximité répétée. Le lokalmatador.
Il connaît chaque caillou du coin. Vous voulez savoir si la neige, cet hiver, recouvre ou non la troisième arcosse à droite en partant du nant, c’est lui qu’il faut questionner, il sera peu gêné de vous répondre.
Quand on lui demande pourquoi jamais il ne s’exile, il dit que ça ne sert à rien et qu’il n’y a rien de mieux qu’ici. On lui demande où il est allé voir ailleurs pour dresser ce classement sans nuance. Il répond nulle part.
– Comment peux-tu savoir alors ?
Il dit qu’il le sait parce qu’il le sait, c’est tout, c’est comme ça et cette réponse doit vous suffire.
Jamais l’équation de sa vie ne se frottera à l’inconnue.

Il l’aime encore plus que moi la montagne
car à cet amour, il ne réclame aucune variation.

Selon l’humeur à moitié vide ou à moitié pleine, je regarde Henri différemment.
Souvent je me dis que s’acharner sur un gravier de notre Terre est d’une tristesse aussi vaste que cette ambition est étroite. Il y a tant à voir. La montagne, parmi d’autres, est un joli prétexte pour vagabonder et courir l’altérité ; ancrer son dévolu sur quelques cimes voire une seule est offensant au regard de ce que la montagne a à nous offrir de plus cher, nous échapper des lieux communs, fuir les habitudes et nous enticher de l’incertain. L’envisager de la sorte, c’est faire le choix de la toute petite lorgnette et se contenter à l’envi de ce que l’on sait faire et refaire, c’est un peu déjà mourir. D’ailleurs si les Allemands parlent de lokalmatador, c’est bien que quelque chose doit être mise à mort dans cette façon de saisir le Monde, comme avoir les yeux qui s’écarquillent. Si c’est en se perdant que l’Homme se découvre alors définitivement, la répétition, même celle du grand air, dit l’enfermement. Les jours où Henri vraiment m’agace, je vais jusqu’à voir du racisme dans cette suffisance d’adorer sa montagne.
Puis d’autres matins, sans doute l’horoscope, j’observe Henri s’élever dans ses pas de la veille qui seront ceux du lendemain et je le regarde autrement. Il y a quelque chose à voir avec l’émerveillement dans sa ritournelle forcenée. Il l’aime encore plus que moi la montagne car à cet amour, il ne réclame aucune variation. Être en montagne pour lui est assez, fût-elle l’identique. Il me dit qu’elle est comme ça sa vie, qu’il n’en veut pas d’autre et qu’il estime faire les choses correctement. Sa fidélité l’honore.
Je songe alors qu’Henri est meilleur que bien d’autres au classement de la sagesse dont l’une des mesures est la force à se contenter du portée de mains. Quand Henri redescend une centième fois du Mirantin où il a remis son ouvrage, il semble sincèrement heureux ; ses yeux brillent et il me dit qu’il a mis du neuf dans son habitude. Ce n’était pas tout à fait comme hier, une rencontre, une lumière, une pensée et sans doute demain variera. C’est ça qu’il sait faire Henri ; sous les apparences de l’hébètement, sa façon de voir les choses met tant d’espoirs et d’étonnement dans l’ordinaire qu’il en devient extraordinaire. Il fait partie de cette race en voie d’extinction, les enthousiastes. Un jour, je lui dis qu’il y avait du Flaubert dans sa pratique de la montagne. « Il faut peindre bien le médiocre » disait Gustave. Extraire la beauté de l’usuel. C’est ce que font Henri et les autres répétiteurs, ce n’est pas donné à tout le monde. Quand je lui dis ça, il me répondit qu’il n’y avait que les artistes pour accepter à ce point de répéter et il se marra. Trois fois toujours, ha ha ha.
Puis dans quelques jours, à coup sûr, je le jugerai de nouveau absurde dans son penchant pour la routine, cette manœuvre d’automate qui tue la vie à petit feu. Et ainsi de suite.
Alors comme souvent quand avis varie, il est une règle suprême qui balaie toutes les appréciations et leurs fluctuations. Qu’il s’agisse de la répétition d’une même montagne ou toute autre lubie de nos vies, dès lors qu’on ne piétine pas le bonheur des autres et que l’on n’érige pas son choix en totem, chacun fait fait fait c’qui lui plait plait plait.
C’est le seul refrain qui vaille d’être répété jusqu’à l’entêtement. Celui d’être libre.