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On ne présente plus Adam Ondra. Le grimpeur tchèque est, à 27 ans, une légende vivante de l’escalade : premier 9c de l’Histoire, réalisation expresse du Dawn Wall, qualification aux JO de Tokyo, rien ne manque à son tableau de chasse. Adam Ondra incarne la polyvalence extrême en escalade, et la réussite. Nous l’avons joint par téléphone pour en savoir plus sur ses motivations alors que les JO sont reportés, son avis sur le haut-niveau et …ses conseils pour grimpeurs confinés.

Comment as-tu vécu le confinement ?

Adam Ondra : Pour moi les premières semaines de confinement ont été compliquées pour l’entraînement.  Tant que nous n’avons pas appris le report des Jeux Olympiques c’était difficile à supporter.  Mais j’ai continué comme d’habitude à m’entraîner cinq à six heures par jour. Pour l’entraînement j’ai la chance d’avoir disons l’équivalent d’une petite salle de bloc à domicile, donc j’en suis heureux. En l’occurence, pendant le confinement les salles d’escalade de ma ville ont toutes été fermées. J’ai pu échanger par exemple avec un collègue espagnol qui est coincé dans son appartement à Barcelone, sans pouvoir s’entraîner du tout.

Quel est ton état d’esprit avec le report des jeux olympiques ?*

Adam Ondra : au début je pensais que le report des JO d’un an m’obligerait à continuer à pratiquer cette discipline nommée vitesse pendant une année encore, et disons que je n’étais pas enthousiaste à cette idée ! Puis j’ai réfléchi et me suis dit que c’était l’opportunité de progresser dans cette discipline ! J’ai encore beaucoup de boulot dans cette discipline, c’est évident (rires), et avoir plus de temps est finalement une bonne chose. Rétrospectivement je dois dire que je m’y suis mis trop tard : j’ai réellement commencé l’escalade de vitesse début 2019. J’ai donc décidé de prendre un nouvel entraîneur pour cette discipline, la vitesse. Il s’y connaît puisqu’il est un ancien entraîneur en athlétisme, spécialiste du 400 mètres – et qui accessoirement est capable de grimper du 8a. C’est la première personne à m’expliquer vraiment comment utiliser mes jambes. Les jambes étant clairement une faiblesse chez moi. Or, l’escalade de vitesse n’est pas tout à fait de l’escalade, mais plutôt de la course. Avec cet entraîneur, je commence à apprendre à être plus dynamique avec mes jambes. Donc finalement, l’annonce du report des JO a été un soulagement, et une bonne chose pour moi.

*pour lesquels Adam Ondra s’est qualifié au tournoi de Toulouse en novembre 2019.

Adam Ondra chez lui, lors de l’interview.

Septembre 2019, le run victorieux de Adam Ondra en finale de difficulté à Kranj. ©Lukas Biba / Black Diamond

À Toulouse sur l’épreuve de vitesse. ©Lukas Biba / Black Diamond

Soyez patients. Ne faites pas trop de tractions sur poutre… Mon conseil est simple : ne vous entraînez pas trop dur ! Adam Ondra.

As tu un temps d’adaptation entre indoor et escalade en falaise ?

Adam Ondra : Le décalage des JO va me permettre aussi de remettre les pieds en falaise dès la fin du confinement (l’interview a été réalisée avant le déconfinement le 24 avril en République Tchèque, ndlr). Maintenant que les JO sont loin, je ne vais pas m’en priver. Mentalement j’ai besoin d’aller retrouver le rocher de temps en temps.

De par mon expérience je n’ai pas besoin d’un grand laps de temps pour me réhabituer à la falaise, la falaise est mon élément naturel. Après ma routine d’entraînement que ce soit pour grimper en extérieur ou pour des objectifs en compétition est à peu près semblable. Cette année, pour les JO je vais continuer de la même sorte, en m’entraînant de longues périodes avant de sortir dehors en falaise voir ce que donne les résultats de cet entraînement.

Tes conseils pour les grimpeurs qui sont encore en confinement ?

Adam Ondra : Je pense que beaucoup de grimpeurs ont une barre de suspension à la maison, et une poutre. Mais attention, je crains que beaucoup de gens ne se blessent en faisant trop de poutre. Si vous êtes habitué(e) à grimper quatre ou cinq fois par semaine en temps normal, mais qu’il s’agit de grimpe et non de poutre, si vous vous entraînez le même nombre d’heures en tractions sur poutre à la maison alors vous risquez la blessure à tous les coups ! Soyez patients. Ne pas faire autant de volume d’un exercice de haute intensité comme celui des tractions sur poutre… Mon conseil est simple : ne vous entraînez pas trop dur ! (rires) Et si vous voulez vraiment être cuit à la fin d’une séance, faites plutôt des exercices de prépa physique générale au sol.

© Adny Earl / Black Diamond

Comment trouves tu la motivation ? En ce moment, mais aussi pour réussir des projets comme Silence (9c) ?

Adam Ondra : Il y a deux sources de motivation. Il y a celle liée à un objectif. D’ailleurs j’aime cela, avoir un objectif, vouloir réussir une voie, être ambitieux. Mais il y a une autre source de motivation chez moi, encore plus importante : l’escalade en tant que telle. je fais cela car j’aime profondément cela. Je m’entraîne dur parce que j’aime vraiment ça. Le problème l’année dernière est que j’ai continué à m’entraîner pour la vitesse mais sans vraiment aimer le truc. Maintenant, j’essaie au moins de prétendre le contraire…

Tu as dit au New York Times que l’escalade de vitesse s’apparentait à du cirque. Mais est-ce qu’elle peut t’apporter autre chose, comme par exemple pouvoir grimper en speed climbing El Capitan ?

Adam Ondra : Oui, il y a quand même des aspects plaisants, comme tenter de s’améliorer sur des détails dont je n’avais pas connaissance avant, mes jambes, etc. Et puis je me suis aperçu d’autre chose. En effet, et sans parler de speed climbing, si je voulais enchaîner vingt longueurs sur El Capitan j’aurais les jambes démolies de toute façon, il faut donc travailler là-dessus. Le travail de pied sur des toutes petites prises, avec des jambes qui ne tremblent pas, ce genre de chose est important sur El Cap. Dans le futur, si je veux enchaîner une voie en 24 heures sur El Capitan, je sais que je dois aussi travailler les jambes.

Ce serait le Dawn Wall en moins de 24 heures ?

Adam Ondra : Oui, absolument. Mais ce n’est pas pour tout de suite, loin de là, et même après les JO, j’ai des projets en falaise à finir, avant de peut-être retourner au Yosemite. Par exemple un projet à Flatanger, en Norvège (là où se trouve Silence, ndlr) parmi les choses qui me tiennent à coeur, l’idée de retourner en France dans deux falaises m’attire également : Buoux et le Verdon. le secteur de Ramirolle est absolument futuriste. J’aimerais en premier lieu retourner dans la Rage d’Adam, une voie récemment réussie par Seb Bouin. Et sur ce secteur de la Ramirolle je pense qu’il est possible de trouver encore plus dur, encore plus futuriste. Il est rare de trouver aussi long, aussi soutenu en dévers, et avec une telle qualité de rocher. Entre les principales prises, les trous et les colonnes de tuf, il y a bien sûr des sections lisses mais parfois des prises, même petites. Espérons que les frontières ne soient pas fermées cet été. À Buoux, j’adorerais faire des classiques que je n’ai jamais encore faites comme Azincourt (8c) ou la Rage de Vivre (8c), et j’aimerais beaucoup aller dans le Bombé Bleu (une voie essayée par Nicolas Januel, par ailleurs ouvreur international, ndlr)

Le Dawn Wall sur El Capitan en 24 heures, un objectif dans le futur.

©Andy Earl / Black Diamond

Adam Ondra dans sa voie Silence, 9c, en Norvège. ©Pavel Blazek – Wiki Commons.

Dans une de tes vidéos, tu t’es intéressé à la question qui passionne les grimpeurs depuis longtemps : quelle est la meilleure morphologie pour l’escalade. Peux tu nous en dire plus ?

Adam Ondra : Je pense que tous les types de morphologies ont leurs avantages et leurs inconvénients. Ce qui est important pour chacun est de les connaître. Et de s’adapter. Etre grand comme moi a certainement des avantages, mais a aussi des inconvénients. Vous devez être souple, par exemple, sinon vous serez limité dans certaines positions. Si vous êtes petit, vous devrez sans doute apprendre à jeter sur les prises, parce qu’il n’y a pas d’autre solution. Si vous êtes petit vous aurez tendance à être plus léger, tandis qu’étant grand, vous serez plus lourd. Évidemment avec plus de masse musculaire vous aurez sans doute plus de force.

Tu expliques aussi qu’il n’y a pas de corps absolument parfait ou de morphologie parfaite en escalade. Contrairement au 100 mètres où les corps en élite mondiale sont identiques.

Oui regardez mon évolution personnelle : au début de ma carrière j’étais très, très fin, avant de prendre du muscle ces dernières années. Ma morphologie d’il y a dix ans, fin et moins musclé, était probablement plus proche de l’idée que se font les gens de la morphologie idéale que ce que je suis aujourd’hui. Mais si j’ai plus de muscle aujourd’hui, je pense que je suis devenu un grimpeur plus complet que ce que j’étais il y a dix ans. J’ai amélioré mes faiblesses aussi. A mon sens, tu peux être le meilleur grimpeur même si tu fais 1m60. Après, certaines voies actuelles de haut-niveau seront inaccessibles à des grimpeurs de moins d’ 1m70. Il faut en inventer d’autres !

Que penses tu de l’explosion du haut-niveau chez les femmes (Margo Hayes, Angela Eiter, Julia Chanourdie) qui dépassent le 9a ? Penses tu que les femmes puissent performer encore mieux que les hommes ?

Adam Ondra : Oui, c’est possible. Sur des voies longues par exemple. Si on prend une voie comme Planta de Shiva, 40 mètres de résistance, réussie par Angela Eiter (le seul 9b féminin), si on imagine une voie dans ce style mais encore plus dure, je pense qu’une femme ferait au moins jeu égal avec les hommes. C’est relativement dur à trouver comme voie mais c’est vraiment là qu’elles vont performer. Chez les hommes, je pense que les grimpeurs de l’élite actuelle ne sont pas fondamentalement beaucoup plus fort que les Jerry Moffatt et Ben Moon des années 90. En termes de force sur un pan Güllich, on ne fait pas vraiment mieux. Mais vous avez besoin d’avoir beaucoup d’autres qualités que de la force pure, et heureusement, aujourd’hui pour s’entraîner nous n’avons pas les murs merdiques de cette époque-là ! (rires) Et même dehors, maintenant nous avons beaucoup de voies pour progresser.

Que penses tu de la popularité de l’escalade ?

Adam Ondra : En réalité la popularité de l’escalade ne m’étonne pas. C’est tellement fun de grimper. Même en salle, l’escalade devient plus intéressante, les voies plus hautes, comparé à il y a 20 ans c’était moins bien. Cela ne m’étonne donc pas que l’escalade cartonne. D’ailleurs je n’ai pas l’ambition, avec mes vidéos par exemple, de convertir les grimpeurs de salle pour qu’ils aillent dehors, nous sommes tous grimpeurs, des salles au sommet de l’Everest en passant par El Cap, c’est la beauté de l’escalade !

Récemment tu as publié une photo de l’aventure de David Lama au Cerro Torre.

Adam Ondra : l’alpinisme m’inspire aussi. Kurtyka par exemple (on lui a soumis plusieurs photos de livres de montagne, ndlr). Je pense que je suis particulièrement inspiré par David Lama, il a quitté la compétition assez vite pour suivre ses objectifs ambitieux comme le Cerro Torre, et finalement après avoir lutté deux saisons, il a réussi à libérer le Torre et cela paraît une expérience vraiment impressionnante, hyper exposée. J’ai besoin de plus d’expérience avant d’aller sur d’autres big walls. L’escalade en elle même n’est pas un problème, mais il faut beaucoup d’expérience avec le matériel de trad. Dawn Wall est sur du « shitty gear » mais en place dans les longueurs dures. Ce qui fait une grosse différence, sans parler de la différence entre El Cap où vous vous garez au pied du mur.

Par rapport à des Jerry Moffatt et Ben Moon, en termes de force, on ne fait pas mieux. Mais vous avez besoin d’avoir d’autres qualités que de la force pure pour réussir des voies dures d’aujourd’hui.

© Andy Earl / Black Diamond

Peux tu nous parler de ton harnais pro model, le Black Diamond airNet ?

Avec les JO, on voulait un harnais super léger. Je voulais pour moi même un baudrier très léger mais je ne voulais pas sacrifier le confort. Je voulais un baudrier que je puisse utiliser en falaise, pour travailler mon projet. Je pense que c’est le résultat obtenu, un équilibre entre super léger et confortable. Pour tout dire, j’ai eu l’un des premiers exemplaires en main, et je dois dire que je suis méfiant, j’aime grimper plusieurs jours avec un baudrier avant de me sentir bien avec, mais là, après une seule journée avec le airNet, j’ai décidé de le mettre pour la compétition de Chamonix parce que j’avais vraiment un bon feeling. Et j’ai gagné cette compétition, c’est que ça marche ! (rires) Il y a deux niveaux de confort dans un harnais : celui ressenti en grimpe, et celui ressenti en rappel ou au relais. Le Black Diamond airNet est méga léger et au top pour la grimpe, et suffisamment confortable quand on est suspendu.

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