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On ne compte plus les discussions enflammées autour du terme « freeride », que ce soit entre skieurs du dimanche autour d’une bière, avec des pro-riders en interview ou sur le vélo avec des copains vététistes. C’est justement l’un d’entre eux, Alexis Righetti, qui exprime ici son point de vue : quel sens originel ? Quelles déclinaisons mais aussi quelles dérives ? Tout ça pour tenter de donner du sens au fait d’avancer, aspect premier de notre liberté. 

On voit ce mot partout. Pour qualifier tout et n’importe quoi. En plus de l’anglicisme douteux, ce terme est bien souvent accompagné du mot « ride », signifiant en général « descendre » ou tout simplement « aller vite ». On ne skie plus, on ride. On ne fait plus de vélo ou de moto, on ride. On ne fait plus de planche à voile, on ride. On ne fait plus de motoneige, on ride. On ne fait plus de parapente, on ride.
Et quand on est fun, on ne ride pas, on freeride.
Mais ça veut dire quoi en fait ?! Parce qu’à l’origine, le freeride a une définition bien précise. Quand on demande à des pro riders de vous expliquer, bien souvent la discussion tourne autour d’un certain esprit de liberté, d’une volonté de s’affranchir des règles. La liberté, la sensation voilà ce qui animerait le freerider.
Pourtant… pourtant, un grand nombre de ces soi-disant vidéos de freeride montrent des athlètes descendant sur des terrains préparés : de gros kicks(tremplins) en neige pour les vidéos de snowboard, des pistes shapées (creusées / ratissées) au millimètre pour des vidéos de vélo… Et souvent, on les aménage ainsi au beau milieu de magnifiques espaces vierges, ce qui donne une fausse impression d’authenticité naturelle. Il n’est pas rare que pour réaliser de grosses superproductions de vélo, le coût du terrassement soit de plusieurs dizaines, voire d’une centaine de milliers d’euros ! En général, c’est le premier budget du film. Evidemment, cela n’enlève rien à la performance sportive souvent hallucinante des pro riders modernes. Mais d’un point de vue sémantique cela ne relève pas du freeride. Seules certaines grosses vidéos de ski montrent réellement du freeride. Car de quoi s’agit-il donc ?

©Alexis Righetti

La définition stricte, c’est qu’il s’agit de rider sur des terrains naturels. Aller hors des itinéraires balisés. Quitter les tracés créés par l’homme.
Cela nous permet de nous reconnecter avec un aspect fondamental de notre nature profonde. Car la vérité, c’est que l’être humain est né pour explorer. Au sens propre comme au figuré. Regardez tout ce qu’on a accompli en 3000 ans. L’être humain est par nature pionnier. Quoi qu’on dise, c’est au fond de chacun de nous. Mais nos existences modernes ont détruit cette part de nous. Tout a déjà été découvert. Le monde ne recèle plus de mystère. On est allé partout, on peut se retrouver à l’autre bout de la terre en moins de 24 heures… Les renseignements concernant n’importe quelle contrée reculée sont accessibles en quelques clics.
J’aurais adoré vivre à l’époque où il y avait encore du blanc sur les parties non explorées des cartes. Mais puisque ces zones blanches n’existent plus, puisque l’homme est déjà allé partout, la seule façon qui reste d’être pionnier, c’est d’y aller d’une manière différente. En ce qui me concerne, prendre mon vélo en haute montagne, ce n’est pas tant une démarche sportive qu’une démarche intellectuelle. Le vélo n’est pas une fin, c’est juste un moyen. Un moyen de rendre vierge des zones qui ont pourtant déjà été explorées.
Avec mon vélo en haute montagne, je me pose alors les mêmes questions que si je découvrais un territoire inconnu. En général, personne n’est passé là de cette manière. Toutes les questions originelles ressurgissent : comment est le terrain plus loin ? plus haut ? est-il possible de passer ? si oui, par où exactement ? quels sont les risques ? ai-je le temps avant la nuit ? Des questions primales. Presque animales.

puisque l’homme est déjà allé partout,
la seule façon qui reste d’être pionnier,
c’est d’y aller d’une manière différente

©Alexis Righetti

Ce que je dis pour le vélo s’applique tout aussi bien à la marche à pied, à l’alpinisme, à l’escalade… du moment qu’on quitte les sentiers battus, les voies décrites. Le freeride n’a pas l’exclusivité des sports modernes. 
La plupart des gens répètent : ils suivent un topo, un parcours GPS, un balisage… Mais peu de gens découvrent vraiment. On ne voyage plus, on va vérifier. On va vérifier ce qu’on a vu sur le net, on va constater que tout est bien conforme aux photos trouvées sur Google Maps. Et d’ailleurs, on y va avec Google Maps. On checke que la jolie cascade est bien là où elle doit être et on prend un selfie qu’on retouche avec des filtres, pour la rendre conforme aux standards d’Instagram.
Aller à vélo là où personne n’est allé, ça m’oblige à découvrir vraiment le terrain. Ça m’oblige à réfléchir par rapport au terrain. Je redeviens un nomade primitif qui découvre une nouvelle terre.
Le freeride est le seul moyen de se reconnecter avec notre nature primale. Notre nature paléolithique.

©Alexis Righetti

Voilà ce qui est jouissif : retrouver l’essence même qui a amené l’humanité là où elle est. L’énergie qui a fait traverser l’Atlantique. Vous imaginez la puissance mentale qu’il faut pour prendre un bateau et partir tout droit sur un océan dont on ne connait pas la fin ? L’énergie qui a fait aller marcher sur la lune. La même énergie qui pousse des alpinistes à réaliser des itinéraires toujours plus engagés sur des pentes vierges. Qui a poussé, qui pousse encore des explorateurs à traverser l’Antarctique, à se perdre dans des jungles.
D’autres utilisent cette énergie pionnière pour créer artistiquement ou pour faire progresser la recherche scientifique. Ce sont des freeriders eux aussi.
Le freeride est bien plus qu’une forme de liberté, c’est quelque chose de fondateur. C’est le carburant qui anime l’humanité. Et ce n’est clairement pas en terrassant des lignes au bulldozer qu’on peut le trouver.