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Millet Trilogy 19

Traverser”. À en croire certains olympiens adeptes de la fantasmagorie du premier de cordée, c’est ainsi que l’on trouverait son salut. Par Jupiter ! Il semblerait donc que le bonheur ne puisse être ici, mais bien là-bas, un Eldorado où l’alpage est nécessairement plus vert. La « routourne tourne » comme le dit le philosophe-footballer et le mythe de l’Exode revient inlassablement. Le montagnard, lui aussi attiré par le sommet, figure du même mouvement en ritournelle, celui qui l’amène à se lever de sa méridienne pour partir à l’aube et atteindre le zénith visé.

Le périple-ci commence au Cormet de Roselend. Il pourrait a priori ressembler à un Tour du Beaufortain mais il n’en est rien. L’itinéraire part d’un point A pour aller à un point B, une traversée, voilà l’idée. On quitte son oncle cycliste après la photo de famille dominicale au sommet du col (ou “cormet” dans le patois local) pour une partie de campagne verdoyante au fil de la Neuva. L’ambiance est bucolique, presque champêtre même. Un déjeuner sur l’herbe, vêtu, où les glacières complètent la gamme chromatique des épilobes, linaigrettes et autres gentianes. Quelques mètres d’altitude supplémentaires suffiront à quitter la foule. Passer un col, c’est découvrir un autre monde, une nouvelle perspective qui en induit d’autres. Le mur du Passeur de Pralognan qui se dressait devant nous et faisait obstacle est désormais une estrade dominant notre prochain parcours. Notre parcours se déploie, lovant plus ou moins les courbes du terrain. “Ce midi là-haut, ce soir là-bas”. Yallah ! Avec ce beau temps, on a prévu de manger en Terrasse ce midi.

Depuis la Passeur de Pralognan © L’Oeil d’Édouard

Après avoir délaissé les hommes, ce sont les végétaux que l’on quitte pour un sentier rocheux à l’écho pasolinien. Les derniers pas arpentent les pierres sommitales et on arrive à la Pointe culminante (2881 m), belvédère panoramique sur toutes les Alpes du Nord et le Mont Blanc en vis-à-vis. On pourrait encore se sentir pousser des ailes mais les vautours nous ramènent à notre condition humaine pédestre.

Au sommet de la Pointe de la Terrasse (2881 m) © L’Oeil d’Édouard

Dans la continuité de ce mouvement icarien descendant, le retour sur terre nous fait rejoindre ensuite les eaux de la Forclaz où nous passerons la nuit. Arrivés pour l’heure de l’apéro, le plateau est une table dressée avec cinq assiettes lacustres. Ne reste plus qu’à sortir la popote. À la nuit tombée, les montagnes, mis à part la Torche qui se dessine ironiquement par l’obscurité du contre-”jour”, révèlent leurs reliefs à la lueur d’une pleine lune resplendissante. Voir son ombre à minuit a assurément quelque chose de merveilleux. Une sorte d’incongruité dans l’interstice des strates temporelles, oxymore contextuelle. De la poésie des astres. On pourrait rester encore longtemps assis ainsi les cils vers le ciel. Mais si le coeur luit, le corps, lui, se convainc petit à petit qu’il est venu l’heure de trouver sa nuit…

 

 © L’Oeil d’Édouard

Le lendemain, l’itinéraire nous apparaissait encore quelque peu nébuleux. Sur le papier (et l’écran de Google Earth, on est quand-même au 3e millénaire !), on s’était dit que ça devrait passer, sur le terrain… Toutefois, l’arrivée au promontoire du Col de la Nova sera lumineuse et éclairera rapidement l’esprit en levant le voile sur nos doutes. Les pas chaloupés s’enchaînent sur les rochers dans une godille de randonneur presque maîtrisée. Le Col du Grand Fond nous rappelle au fait que nous ne sommes pas seuls ici-bas. Un effort de reconcentration est alors nécessaire pour ne pas s’oublier : le spectacle est ailleurs. On ferme les oreilles pour mieux ouvrir les yeux et se délecter de la vue sur le Lac de Presset et les nuances chromatiques des roches oxydées autour.

© L’Oeil d’Édouard

Le Lac de Presset, son refuge et la Pierra Menta. © L’Oeil d’Édouard

Une bière qui va bien au refuge, un échange avec des voisins de table belges, une deuxième pour la convivialité et on reprend le chemin jusqu’à l’iconique Pierra Menta. De bas en haut et de pas en cols, notre itinéraire louvoie telle une corde d’alpiniste entre les becquets et c’est encore un nouveau paysage qui s’expose depuis le Passeur de la Mintaz. Le chaos minéral de la casse de la face nord contraste avec les reliefs adoucis des alpages herbeux décloisonnés. Comme une perle dans son écrin, le Lac d’Amour fait figure d’oasis dans ce désert déboisé. Au crépuscule, le ciel s’embrasera en toile de fond au-dessus de la Chaîne des Aravis.

Bivouac au pied de la Pierra Menta © L’Oeil d’Édouard

Le troisième jour est synonyme de ravitaillement, vêtements propres et légèreté. Stratégiquement, nous avions placé une voiture au Cormet d’Arêches avec de quoi prendre, déposer et, accessoirement, aller récupérer l’autre au point de départ. Il s’agit également de notre dernière étape, une boucle passant par le Crêt du Rey (2633 m) et la Pointe du Dzonfié (2455 m). Ayant le sens du défi autant que de la trajectoire courte, on opte pour les arêtes nord-est puis sud-ouest pour surpasser le premier. Il faut tout de même concéder que le délestage a redonné une seconde jeunesse à nos cuisses. Après “un dré dans l’pentu” digne de Carrie Ingalls (à un détail près), notre dernier défi se signera à la Pointe du Dzonfié.

© L’Oeil d’Édouard

Ce n’est pas tant que son ascension soit insurmontable mais cela fait la troisième de la journée… Sur le chemin herbeux qui n’en est pas un, génisses et marmottes, icônes locales, assistent à nos derniers efforts avec une indolence déroutante. Elles arriveraient presque à nous faire douter de la nécessité de notre dessein si sisyphien : se faire transpirer à monter un sommet pour ensuite le redescendre en se plaignant des genoux… Il n’y a bien que les Hommes pour s’entêter à conjuguer à ce point masochisme et absurdité. À la nuance près que, peut-être, le “je sue” vaille éventuellement la chandelle de ce chemin de croix. Mais ici, n’en déplaise à certains marcheurs, ce là-bas-là si doré mit en moi une certaine note de déception. Petit bémol d’un trek pourtant splendide que ce dernier paysage sacrifié à l’autel de fromage à pâte cuite. Nous tournons le dos à notre perspective doublement tarine. Notre là-bas s’arrête ici et même un peu avant puisque la logistique mécanique nous rappelle pour nous faire arriver à notre départ.

En résumé, la traversée du Beaufortain c’est :

– 3 jours
– 2600 m de dénivelé + (2450 m d- ) sur 36 km
– Nuits et repas en autonomie complète
– Pas de difficulté technique particulière, pas besoin de matos spécifique (sinon le matériel de bivouac)
– Refuges sur l’itinéraire : refuge de Presset
– Carte IGN : Massif du Beaufortain Moûtiers La Plagne IGN 3532OT