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Laissez-le nous raconter le Mont-Blanc

Souvent, quand vient le doute, l’angoisse de la page blanche ou toute autre désagréable sensation de ne pas savoir dire les choses, je me demande ce qu’aurait pensé un tel ou une telle.
Dubitatif devant l’écume de nos jours, j’imagine parfois la manière dont un grand journaliste aurait commenté la situation actuelle, l’oeil qu’une illustre photographe aurait porté sur une image contemporaine, ou tout simplement comment mon plus vieil ami, sage disparu, aurait perçu le bordel ambiant.

Il ne me faut pas chercher bien loin en ce dimanche soir, veille d’édito sur le tard d’une semaine mouvementée : sur mon bureau, trône l’un des derniers ouvrages signés de la main de Roger Frison-Roche : Laissez-moi vous raconter le Mont-Blanc – Un reporter à Chamonix (Guérin, 2020). Ce livre est une sélection d’articles de presse rédigés par l’alpiniste-journaliste et parus de 1929 à 1986. Frison-Roche a tout connu ou presque, a tout commenté et s’est enthousiasmé de tous les frémissements de son siècle. Mais c’était aussi quelqu’un qui avait connu d’autres horizons comme la vie parisienne, les dunes du Sahara ou les rangs des FFI.

Ce soir, je me demande ce qu’aurait pensé Frison-Roche de la situation actuelle. Je suis sûr qu’il serait monté au créneau mais je me demande s’il aurait dénoncé plus vigoureusement que nous les aberrations de notre époque. Je me demande s’il aurait résisté à sa manière. Et de quelle manière ? Je me demande ce qu’il aurait dit en voyant un président de la République Française se faire assister d’un pilote automobile du Paris-Dakar pour traiter des questions environnementales. Je me demande ce qu’il aurait dit en voyant un hélicoptère ramener de la neige sur les pistes de ski décharnées d’un station des Pyrénées. Je me demande comment il aurait réagi, lui qui a réalisé la première radio-communication en direct depuis le sommet du mont Blanc (1932) en voyant la récupération politique qui est faite de cette montagne emblématique et des tristes vestiges de ses traînes de glace.

Je me demande ce qu’il aurait dit en voyant un président de la République Française
se faire assister d’un pilote automobile du Paris-Dakar
pour traiter des questions environnementales

Je suis sûr qu’il aurait été terriblement moderne, loin du « c’était mieux avant » ou d’autres aigreurs de l’immobilisme. J’imagine qu’il n’aurait eu de cesse de rapporter les faits, de commenter, d’analyser, de montrer, de dénoncer. Avec la trempe d’un ancien résistant.

J’ai la faiblesse de croire que nous autres journalistes, de montagne, de loisirs ou d’affaires politiques, avons plus que jamais un rôle à jouer. Que ce job n’est pas vain. Je suis certain que nous ne le faisons pas encore assez et soyez sûrs que nous nous y emploierons toujours plus, à hauteur de nos moyens. Chacun a ses modèles. Les conquérants de l’inutile en savent quelque chose, alpinistes guidés sur les chemins tracés par les plus brillants d’entre eux. Leurs journalistes aussi en appellent parfois à de plus grands prédécesseurs pour avancer.
Frison-Roche aurait-il vu en notre époque une raison de s’opposer, de résister ? Aurait-il vu dans la sauvegarde de nos montagnes, dans cet environnement témoin des dérives de l’ère industrielle, une cause aussi urgente qu’impérieuse de résistance et d’engagement ?
Poser la question c’est déjà y répondre un peu.

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