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La Montagne sous presse 200 ans de drame et d'exploits

Drames et exploits. Tout est dit dans le titre. Le terreau fertile de la presse passe inévitablement par ces deux pôles quand on parle montagne. Avec La montagne sous presse, publié par les éditions du Mont Blanc, Yves Ballu nous plonge dans 200 ans de récits aux sommets, où l’exploit devenu banal laisse de plus en plus sa place au drame.

La Montagne sous presse, 200 ans de drames et d’exploits, Yves Ballu, Éditions du Mont Blanc, 45€.

Une épopée de 200 ans, depuis la première ascension du Mont Blanc jusqu’à nos jours, perçue à travers la lorgnette souvent déformante, toujours spectaculaire des grands médias de l’époque : voilà ce que nous propose Yves Ballu dans cette Montagne sous presse. Pour cet ouvrage, l’écrivain spécialisé dans l’histoire de l’alpinisme, s’est associé aux éditions du Mont Blanc, la maison de Catherine Destivelle alias « la dernières vedette » de l’âge d’or de l’alpinisme. Témoignages, documents d’époques et images d’archives émaillent l’histoire de l’alpinisme, jeune au regard de l’Histoire (seulement 200 ans !) mais fournie au vu des publications des médias. Un constat simple pourtant : si le niveau des grimpeurs et alpinistes de tous poils et de toutes les nationalités ne cesse d’augmenter avec les années, seuls les initiés, eux même pratiquants, le savent et saluent ces exploits. Pour l’immense majorité, la montagne reste un lieu  tantôt lointain, tantôt hostile où il fait bon partir en vacances quand on peut, et – attention danger – sans sortir des itinéraires balisés. Ces drôles de personnages, collants fluos et cheveux mi-longs ont cessé de faire irruption dans le salon familial, entre deux journaux télévisés. Disparues les silhouettes style bonhomme Michelin engoncées dans des doudounes givrées. On revoit bien un court instant sur le petit écran le visage émacié d’Elisabeth Revol après son sauvetage au Nanga Parbat en janvier 2018, mais le voilà très vite englouti par une actualité qui ne se préoccupe plus des accomplissements humains sur les sommets. C’est une histoire parallèle de l’alpinisme que nous offre Yves Ballu. Celle que connaît tout le monde et que contredit l’initié éclairé parfois. Prouesses en gros titres ou vérités tronquées, les médias ont aussi participé à l’élaboration de l’histoire de l’alpinisme à leur façon. Par endroits, entre gens de la montagne et journalistes, les récits se recoupent. Il arrive qu’ils divergent et que la polémique enfle. Une chose est sûre pourtant : c’est un bout de mémoire que ces récits journalistiques. Hauts faits d’armes ou basses querelles, ce sont surtout des évènements qui ont rassemblé initiés et profanes autour de mythes, de héros et de drames partagés par tous.

 

Beaucoup d’alpinistes savent faire,
mais ce sont ceux qui parviennent à faire savoir qui marquent l’histoire

Une montagne, plusieurs versions

Si la montagne est connue de ceux qui la pratiquent, les non-initiés ne la voient qu’à travers la presse grande publique. Sensationnel et drames font les choux gras des revues, et favorisent parfois des exagérations, voire des fabulations. La même montagne, des histoires différentes. Forcément subjective, la grande presse généraliste a influencé l’image de la montagne, en a parfois donné une vision éloignée de la vérité, les versions d’un même fait étant reprises, corrigées, contredites à longueur de temps. Pourtant, l’objectivité n’est pas ce que recherchent les lecteurs, ceux-ci préférant les grands récits. Qui connaitrait Herzog, Destivelle, Profit, Edlinger ou Revol sans les publications de Paris Match, du Times ou d’Epoca ? La presse non-spécialiste encense parfois des imposteurs à la communication bien léchée, de Bourrit du temps des premières ascensions au mont Blanc, à Colin O’Bradley en Antarctique. Des exploits de figures légendaires sont éclipsés, d’autres mis en tête d’affiche. Qui sont les coqueluches du grand public ? Beaucoup d’alpinistes savent faire, mais ce sont ceux qui parviennent à faire savoir qui marquent l’histoire.

Walter Bonatti, l’alpiniste idéal. ©La Montagne sous presse

L’histoire dans l’Histoire

Pourquoi tel récit plutôt qu’un autre ? Pourquoi Desmaison, pourquoi Profit, pourquoi Hemming ? En filigrane, une chose rassemble tous ces monstres sacrés. Un exploit ne se suffit pas à lui-même, encore plus de nos jours. Récit, conte, histoire, message, angle… De multiples noms pour un même résultat : le grand public se passionne pour les récits, péripéties et autres intrigues. Le parcours du héros et tous les cahots qui l’accompagnent ne manque pas d’accaparer l’attention du lecteur. La presse l’a compris.  Comme pour un conte de Grimm, la recette ne change pas, seuls les ingrédients évoluent. Un exploit, même inédit, à la limite de la capacité humaine mais où tout se passe sans accrocs n’intéresse pas les foules. La première en solo intégral du Nose par Honnold est passée presque inaperçue par rapport au raz de marée médiatique qu’une telle performance aurait provoqué quelques années plus tôt. Le choc des images ne suffit plus. Si Honnold avait glissé, son exploit aurait sûrement fait plus de bruit. Aujourd’hui, plus que l’exploit, il faut du drame pour que l’on daigne accorder un peu d’attention à ce qui nous entoure, l’alpinisme n’y échappe pas.

Alex Honnold, sensations fortes garanties. ©La Montagne sous presse

L’écho des cimes

 À chaque grande page de l’alpinisme correspond une vision du monde, un message qui colle aux préoccupations du moment. Dans la presse, l’alpinisme fait écho au vécu des gens. Au 18e siècle, le monde occidental se modernise et rétrécit par la même occasion. Les Etats coloniaux sont au sommet de leur puissance, chaque parcelle de terre se doit d’être explorée, inventoriée, cartographiée. Une énergie pionnière souffle dans les êtres, les poussant à s’engager aux confins de leur planète, en latitudes comme en altitudes.

Les journaux ne sont pas seulement des organes d’information, mais aussi des passeurs d’émotions.

La Grande Guerre terminée, les nations se reconstruisent. Les peuples se soudent et font bloc sous une même identité. On pense aux ascensions diligentées par les régimes nazis et fascistes sur les derniers problèmes des Alpes. Pourtant, même le Club Alpin Français tenait pour devise « Pour la patrie, par la montagne ». De grands montagnards sont projetés en pleine lumière : Heckmair, Cassin, Schmidt. Tous les alpinistes de l’époque n’étaient pas forcément pétris de patriotisme. Toujours est-il qu’à l’époque, échapper à la mainmise du pouvoir sur le sport de haut niveau n’était pas une mince affaire. Outil de puissance étatique, conquérir un sommet par une face vierge et soutenue était un des meilleurs moyens pour rayonner à l’international. Démontrer sa supériorité ou incarner l’espoir pour un pays en voie de reconstruction, la montagne remplacerait presque le champ de bataille. C’est en tout cas un nouveau terrain diplomatique.  Certains, comme Herzog, s’en sont fort bien accommodés, et s’en sont servis comme tremplin pour une carrière politique. Cassin reconnaissait aussi l’importance de l’aide de l’Italie fasciste aux sportifs, à une période où le sponsoring était inexistant, sans pour autant s’incliner devant la doctrine. D’autres, comme Lachenal qui « ne devait pas ses pieds à la jeunesse française », l’ont rejetée, alimentant par la même occasion une polémique qui enflait autour de lui. Mis à part des montagnards, ce dernier reste sans surprise un total inconnu pour le grand public.

 

Les vainqueurs de l’Eiger posent avec Hitler. ©La Montagne sous presse

Le temps des vedettes

Le dernier âge d’or de l’alpinisme est une nouvelle façon de raconter son histoire. On glorifie des individus, des héros au caractère bien trempé et aux styles uniques, souvent très indépendants et épris de liberté. « L’exploit ne suffit plus. Il lui faut une histoire. Car les journaux ne sont non pas seulement des organes d’information, mais aussi des passeurs d’émotions. » Desmaison, grande gueule têtu et imprévisible,  est forcément sympathique au public. Gary Hemming, beatnik des cimes, apporte l’exotisme américain dans les magazines français. La surmédiatisation de ces nouveaux héros, la débauche de moyens pour l’époque avec les hélicoptères qui suivent les alpinistes et diffusent en direct, tout contribue à alimenter un formidable brassage médiatique. Les exploits sont réels, le vide des Drus s’invite dans le salon, les sauvetages sont rapportés heures par heures, et les polémiques s’ouvrent au public, qui n’hésite pas à donner son avis. Une époque dont on ressent encore aujourd’hui l’intensité. Encore plus par son absence.

Likez mon drame !

C’est le sauvetage d’Elizabeth Revol en janvier 2018 qui a remis brièvement l’alpinisme en tête d’affiche. Soudainement, tous les ingrédients de l’histoire étaient de nouveaux réunis. Une femme, seule sur la montagne en plein hiver himalayen, qui lutte pour survivre après avoir conquis le sommet et perdu son compagnon de cordée. La part du drame dépasse ici celle de l’exploit. Mais c’est  une dimension nouvelle qui a démultiplié la portée de l’incident, tout en permettant un miracle médiatique : Internet. Sans Internet, personne ne se serait soucié du cas Revol. C’est la spontanéité et la rapidité du crowdfunding qui ont marqué les esprits.  C’est la culture du share, du like et du commentaire qui a fait enflé la polémique, avant que les médias ne s’emparent du sujet. La sphère Internet a pris le relais sur les médias traditionnels qui titraient sur les exploits et histoires montagnardes. Pour parler au plus grand nombre, le drame prévaut. Symptomatique de la crise des médias à l’heure d’Internet ? En donnant libre accès à tous les champs de connaissances et d’informations, Internet contribue paradoxalement à cloisonner nos lectures et nos sources d’informations. Chacun pioche là où il le souhaite un contenu adapté à lui. Le contenu montagne est consommé par le montagnard, et c’est tout. Le réseau mondial favorise un entre soi primaire. La tragédie seule fait lever une oreille, le reste n’intéresse qu’une minorité.

Desmaison, homme viril en son temps. ©La Montagne sous presse

 

L’alpinisme de retour à la une ? ©La Montagne sous presse

 

Comme au fond du vase de Pandore, une question subsiste après qu’on soit passé à travers 200 ans d’histoire de la montagne : comment renouvelle-t-on l’histoire ?

Plus haut, plus vite, plus dangereux, plus proche de l’action : que ce soit par une prouesse physique des alpinistes ou par l’excellence technique du rendu, l’histoire est la même, c’est la façon de la raconter qui varie. Quels seront les prochains ingrédients, et saurons-nous les trouver ? Ici à Alpine Mag, on cherche et on tente tous les jours.

On en reparle dans 200 ans ?

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