La fable du dossard

À chaque Pierra Menta, la chorégraphie s’installe.
Nous, les alpinistes, venons voir les skieurs-alpinistes qui s’agitent et nous pestons.
Il y a autant d’alpinisme dans la Pierra Menta que d’aventure dans Koh-Lanta !
L’image est encore à travailler mais vous avez compris l’idée, ces skieurs-alpinistes ne sont que d’indignes cousins. Leur truc ne vaut pas notre alpinisme à nous, le vrai, l’originel, le pur. Il est vrai que les skieurs de randonnée pressée auraient pu trouver une autre appellation. Depuis le temps qu’on leur suggère ski-athlétisme, nom parfaitement adapté à leur pratique et moins exposé aux railleries… Longés à trois mètres du sol et encordés à l’élastique, les coureurs donnent en effet le bâton (carbone) pour se faire battre avec leur alpinisme à la Canada Dry. Alors les alpinistes à vrais dangers se gaussent et dégainent à tout va. Si nous ne savons pas vraiment dire ce qu’est l’alpinisme, nous excellons pour dire ce qu’il n’est pas.
Notre offensive favorite est de brocarder cette odieuse compétition à laquelle se livrent les coureurs. Depuis nos hautes montagnes, il est de bon ton de ne pas nous y abaisser. On bâtit une sentence bien pensée pense-t-on avec égo, dossard et chronomètre dedans puis on se jette dans une tirade philosophique sur cette société assez concurrentielle comme ça pour ne pas avoir à polluer la montagne par cette obsession du classement. Et bing ! Dans ta pipette.
Car nous, les alpinistes, les vrais, les purs, les originels, on ne fait pas de la compétition. C’est sale.
On fait de l’émulation. C’est noble. Au dossard, nous préférons l’étiquette.
La langue française est drôlement bien fichue. Exceptés merci et je t’aime pour lesquels nous manquons cruellement de déclinaisons, chaque mot a ses nuances, ses bémols et ses dièses. Compétition et émulation n’ont ainsi strictement rien à voir sinon il n’y aurait qu’un seul terme englobant. CQFD.
Au siècle dernier, quand les nations se frittaient le drapeau dans leur course aux 8000, il n’était pas question d’hégémonie internationale ou de nationalismes mal placés mais bien d’émulation au service de l’humanité et de l’exploration du monde. 1954, sur les pentes du K2, le duo Compagnoni-Lacedelli se cache, lumières éteintes et guitoune camouflée, pour tester la résistance de Bonatti et Mahdi au froid, à l’hypoxie et à l’abandon afin, le lendemain, de fouler le sommet, seuls. Aucune guerre intestine. Du management, de l’émulation. Marc Batard est toujours détenteur du record d’ascension de l’Everest depuis le camp de base par la face sud, sans oxygène, en 22 heures et 29 minutes. On attend des plus rapides. Course à l’échalote ? Émulation.
Le premier homme aux quatorze 8000 puis la première femme, la première hivernale au K2 toujours en stand-by, la face nord de l’Eiger remportée finalement par Anderl Heckmair, le premier 9c, les Piolets d’Or à bons points, 2h19min44s pour The Nose, l’ouverture de la voie directissime juste à côté de la directe, la libération de la voie machin puis la première en solo, la descente du couloir truc encore jamais skié, le premier degré 7 en glace, la Dent de Crolles en 1h27 minutes, le compte-rendu posté à 8h24, le mont-Blanc à la première benne, sommet à 11h, les 17000 vues, ma liste de croix, ma liste de courses…Classement ? Compétition ? Rivalité ? Enjeux de suprématie ? Rangez, s’il vous plaît, ces gros mots en fond de sac. Émulation on vous dit, du latin aemulatio (rivalité, jalousie, sentiment qui pousse à se surpasser). Nous autres alpinistes sommes une espèce d’émulés. Quelle idée farfelue nous a pris d’appeler course une sortie en montagne ?

Émulation on vous dit,
du latin aemulatio (rivalité, jalousie, sentiment qui pousse à se surpasser).

Observez une aire d’arrivée de Pierra Menta. Les compétiteurs (beurk) s’enlacent, s’embrassent (re beurk) on dirait même qu’ils sont sincères. Leur compétition s’est déroulée au vu et au su du grand jour et de centaines de paires d’yeux. Départ en ligne, cartes sur table, classements affichés, on sait qui sont les meilleurs, tous derrière et eux devant, inutile de se dresser sur ses ergots pour dire qu’on l’est ou qu’on aurait dû l’être. À la fin, tout est réglé. Accepter la compétition c’est accepter son rang et accepter qu’il soit connu de tous, cette vilaine chose a le mérite de la clarté et de la loyauté. Au XIXème siècle, les duels en place publique étaient l’usage de la noblesse, on les disait duels d’honneur.
Les chercheurs en sociologie du sport vous le diront. Contrairement aux apparences, il y a moins d’agressivité chez le rugbyman que chez le pongiste. Le second ne peut pas se défouler contre l’adversité, l’espace de jeu non partagé le lui interdit, la confrontation est quasi indirecte, cela décuple sa rage alors que le premier, ballon ovale sous le bras, se frotte directement, allègrement à ses adversaires. Ça le libère, ça l’apaise. Une fois le match plié, l’idée d’une bière tous ensemble n’est pas si saugrenue puisque l’on s’est dit les choses de près pendant le temps de l’action partagée. La confrontation directe, si elle porte ses écueils, soulage aussi les psychés. Le pongiste, lui, ruminera, maugréera, piétinera, c’est pour ça qu’il est maigre. C’est le problème du filet, s’il protège, il sépare et il crispe.
En alpinisme, notre filet, c’est cette croyance qui voudrait qu’on ne se compare ni les performances ni les nombrils. Une fable. On pense que cela nous préserve mais au final, ça nous crispe. Allez, soyons sérieux, Pierre Allain déjà l’écrivait, la compétition en alpinisme existe depuis que l’alpinisme existe, depuis Paccard, depuis Balmat. Contre une cotation, contre un horaire, contre un autre ou contre soi-même et un peu pour tout ça aussi. Certaines compétitions se jouent sans dossard, elles ne sont pas les moins cruelles. Il paraît que c’est la vie qui est ainsi faite. On peut refuser la compétition, louable ambition, mais alors commençons par l’exclure de notre monde et de notre quotidien avant d’en nettoyer les montagnes.
Et si l’on se disait une bonne fois pour toutes qu’il y a un peu, beaucoup, parfois passionnément de la compétition dans nos montagnes sans dossard ? De se l’avouer sans doute nous apaiserait.
Allez, on se le dit ?
Histoire qu’à la fin des courses, on aille boire quelques bières.
Histoire qu’à la fin des courses, on s’enlace et on se dise bien joué.