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Alors que nous vous proposons le film K2, une journée particulière en exclusivité en VOD sur Alpine Mag, rencontre avec son réalisateur François Damilano. L’himalayiste et réalisateur dresse le portrait d’une montagne qui est à la fois objet de désir d’alpinisme et de cinéma.

Que représente le K2 dans l’imaginaire 1)Des Himalayistes ? 2)Pour un alpiniste comme toi ? 3)Pour quelqu’un comme Sophie Lavaud ?

François Damilano : Si l’Everest symbolise un désir d’absolu, le K2 incarne l’himayisme romanesque. Esthétique, (très) haute altitude, dramaturgie des ascensions : tous les ingrédients sont réunis en une pyramide parfaite pour provoquer visions oniriques et projections allégoriques. Un rapide plongeon dans la littérature himalayenne rappelle que bien des hommes (et des femmes) obsédés par la conquête du K2 se sont laissés piéger par leur ambition. Jusqu’à ces dernières années, les statistiques étaient implacables : un summiter sur quatre ne redescendait pas vivant de la cime. Ainsi faut-il comprendre cette tentation des superlatifs dans les évocations du second sommet de la Terre : «montagne sans pitié», «montagne sauvage»… K2, la dénomination géographique est elle-même à l’image de son profil. «Seulement squelette d’un nom, tout de roche, de glace, de tempête et d’abîme. Il ne fait aucune tentative pour paraître humain. Il est atomes et étoiles. Il est nu comme le monde avant le premier homme – ou la planète en cendres après le dernier» écrit joliment mais un brin emphatique l’alpiniste italien Fosco Maraini.

Pour Sophie Lavaud ? J’espère que le film laisse deviner ses sentiments derrières les mots, percevoir la tension masquée par sa motivation sans faille, imaginer l’ambition contenue par sa véritable humilité.

K2, une journée particulière, François Damilano, Nomade Production, , 2017.

Pourquoi le K2 est-il l’un des 8000 les redoutés ?

FD : Le K2 est d’une architecture élancée et sans faiblesse. Montagne cachée, elle ne se laisse apercevoir d’aucun lieu de civilisation. Son approche elle-même demande effort et engagement. Montagne-pyramide à l’image de notre Cervin dans les Alpes, son esthétique est de celles qui provoquent l’imaginaire de tout grimpeur. Arêtes vertigineuses et glaciers suspendus, isolement et météorologie capricieuse ne permettent pas un himalayisme de loisir. Aucun replat confortable pour installer les camps d’altitude, peu de ruptures de pentes propices au repos : c’est une montagne rude, exigeante, écrasante. Sans pré-équipement, descendre est encore plus compliqué que de monter. Le K2 est définitivement un sommet d’alpiniste ! Ces atouts l’ont relativement préservé de la marchandisation jusqu’à ces dernières années. Ce qui n’a pas empêché la plupart des expéditions de dérouler leurs cordes fixes, la plupart des prétendants d’utiliser l’oxygène, et la plupart des performers sans oxygène d’utiliser les cordes fixes installées par d’autres ! Le K2 est à l’image de la complexité de l’himalayisme et le flou des critères de performance en très haute altitude. Bref, c’est une montagne diablement passionnante !

Le K2. ©François Damilano

Contrairement à ton ascension de l’Everest, déjà avec Sophie, l’ascension ne se déroule pas comme prévu. En tant que réalisateur, comment as-tu fait pour changer ta caméra d’épaule ?

FD : Je ne veux pas divulgacher le film ! Réaliser un documentaire d’aventure est toujours un paradoxe. Au départ, il y a une intention, un angle, une écriture. Même si l’on sait que sur le terrain la réalité sera autre. Mais c’est vrai que pour cette ascension du K2, nous avons été bien bousculés ! Autant à l’Everest tout avait déroulé, autant le séjour au K2 s’est transformé en épreuve. En tant que cinéaste, il est douloureux de perdre son fil, de sentir que la situation échappe au récit imaginé. À un moment donné sur la montagne, je me suis senti dépossédé de tout. Du film, du sommet, de mes personnages. Un sentiment puissamment amplifié par l’hypoxie ! Dans ces moments, il ne faut rien lâcher. Il faut continuer de tourner, d’interroger sans se préoccuper de savoir si la plupart des rushs resteront ou non dans un disque dur. Je m’accroche alors à une simple règle : si c’est dur de sortir la caméra, si la motivation de réaliser faiblit, interroge-toi coco ! C’est peut-être un signe qu’il faut filmer, que quelquechose d’intéressant se passe ! Alors, il faut continuer de faire un pas de côté, observer ce qui se passe, et capturer les moments en rupture.

Échapper à la simple narration d’un sommet,
c’est plonger la caméra dans l’acide des motivations

François Damilano derrière la caméra. ©Sophie Lavaud

Le cinéma de montagne et d’aventure en général manque de récits d’échecs selon toi, de ces journées particulières ?

FD : Il est tellement plus facile de terminer une histoire avec un sommet ! Pour les grimpeurs comme pour les cinéastes. Il ne faut pas se mentir, si nous savons développer la prose rassurante « du chemin plus important que le but », le sommet est bien le ciment du projet. Sans sommet, les grimpeurs font la gueule et le travail de montage est complexifié. Au point parfois de mettre en péril l’existence même du film. C’est bien à ce moment précis que l’effort de réalisation prend toute son importance. Échapper à la simple narration d’un sommet, c’est plonger la caméra dans l’acide des motivations. L’échec n’est qu’une distorsion entre la réalité vécue et l’aventure fantasmée.

Pour le cinéaste, la difficulté consiste à trouver le « point haut »  la narration, de la tension de l’histoire. Le sommet facilite le scénario ! Un sommet, justifie, absout, magnifie. Dans nos vies le « non sommet » est vécu et verbalisé comme un échec. Et bien entendu, la notion d’échec ne peut être le seul fil narratif. Dans ce cas précis de tournage au K2, les circonstances vécues sur la montagne me renvoyaient à la sempiternelle question du hasard VS destin. Lorsque l’on revendique un alpinisme en responsabilité, quelle part nous incombe, quels évènements nous échappent ? Une aporie répondraient peut-être les philosophes ! N’empêche, ça me travaille sacrément et c’est finalement cette question qu’aborde le film.

Montée au Camp 2. ©François Damilano

Avez-vous envisagé un instant au K2 de poursuivre malgré tout ? Pour le film, pour les 14×8000 de Sophie, pour d’autres bonnes ou mauvaises raisons ?

FD : Malgré la perte du matériel de haute altitude, malgré l’émotion des circonstances, nous nous sommes évidemment interrogés. Sophie, peut-être la plus « alignée » de nous tous, a rapidement répondu à la question démontrant sa grande capacité de résilience. Avec Andréas, le guide qui travaillait pour l’organisation de l’expédition, nous nous sommes interrogés plus longtemps. Nous étions hauts sur la montagne, acclimatés. Il faisait – enfin – grand beau. Quittant un moment nos rôles professionnels, nous nous sommes imaginés nous affranchir de toute contrainte. Laissant nos compagnons d’expédition redescendre vers le camp de base. Ouais, nous avons imaginé – un instant – nous échapper. Nous nous sommes visualisés deux franc-tireurs capables d’atteindre seuls le sommet. Nous étions redevenus de simples alpinistes face à notre motivation et nos choix de vie. Peut-être fallait-il nous octroyer ce moment de réflexion et de rêve pour accepter la frustration.

Sophie Lavaud pourrait devenir
le premier Français aux 14 x 8000

Ou en est Sophie aujourd’hui ? Ne serait-elle pas, discrètement, sur le chemin du statut de première française à gravir les 14×8000 ?

FD : Avec 10 sommets de 8000 à son actif, Sophie Lavaud est actuellement la plus capée des himmalayistes françaises. Le plus amusant dans son parcours insolite, c’est qu’elle pourrait devenir le premier Français aux 14 x 8000. Certains trouveront cette réussite du grand chelem himalayen dérisoire et sans portée historique pour l’alpinisme… N’empêche, que ce soit une femme non issue du sérail qui réussisse le challenge aurait une portée symbolique indéniable. Laissons rentrer Sophie du fin fond du Népal où elle tente actuellement l’ascension d’un sommet vierge et espérons que 2021 permettra de retourner sur les 8000. Ma caméra est prête.

Retrouvez le film K2, une journée particulière en VOD sur Alpine Mag, en exclusivité ! 

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