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J’étais en montagne ce dimanche

La vie est une peau de vache. Un jour tu es au firmament, perché sur une cime aigüe, souriant aux selfies et aux réseaux sociaux. Le lendemain tu es une loque, un tas d’os brisés sur le goudron. Puis vient un jour où doucement, la fenêtre par laquelle tu peux t’échapper devient réalité. Un dimanche ordinaire en montagne ? Pour toi. Pour moi, c’était hier. 

J’étais en montagne ce dimanche. Comme toi, comme certains. Chanceux. Le bleu étalé partout dans le ciel, le blanc sur les versants, le soleil qui éclate les montagnes. Celles-ci, entremêlées à l’infini à l’horizon. Comme une promesse d’autres journées sous la gouache du ciel. Et pourtant. Il y a des dimanches rouges. Des journées où tout bascule. Il y a six mois, un accident me clouait dans un lit de douleur. J’évite de dire accident grave, à l’heure où la vie même d’un homme ou de deux cents ne vaut pas plus qu’un tir de missile, volontaire ou non. Juste un accident pour ne plus aller nulle part, et regarder par la fenêtre les oiseaux s’envoler vers les hauteurs. Dans ce cas, tu recules de six, huit cases (douze cases équivalent à une année), ce dimanche, pour respirer l’air des montagnes.

J’évite de dire accident grave, à l’heure où la vie même d’un homme ou de deux cents ne vaut pas plus qu’un tir de missile.

Le Dévoluy a ceci de magnétique qu’il mélange cimes arrondies, vallées alanguies, combes fermées et donjons inexpugnables. Le Dévoluy est une version perdue dans l’espace des Dolomites. Tu me diras, il y a les mêmes phantasmes dans les Écrins, ou à Chamonix. Oui, sans doute, en cherchant la solitude. Le Dévoluy est moins loin que les Dolomites, pour un dimanche. Tu me diras, le Dévoluy est moins vaste que l’univers des Écrins, moins disponible, éclatant ou implacable que le Mont-Blanc (rayez la mention inutile). Chacun sa sensibilité, et puis tu choisis sans doute aussi la montagne en fonction de moult facteurs. La qualité de la neige, la distance d’un enfant, d’un parent ou d’un compagnon d’aventure, le désir d’une courbe, l’âge du capitaine.

J’étais en montagne ce dimanche. Je n’ai pas rêvé de nuages de poudreuse puisque le risque d’avalanche était de un sur cinq. Bizarrement, nous avons réussi à aligner une dizaine de virages en poudreuse. Sans coup férir, nous avons ensuite dégusté, au sens vicieux du mot. Quelques kilomètres de neige cartonnée et irrégulière. L’air vif de janvier avait préservé non pas la neige, mais la transparence de l’air, les montagnes que l’on effleure du regard à l’infini. Le Grand Ferrand aurait pu être l’Eiger s’il n’était pas simplement le Grand Ferrand, avec un versant entier dont aucun passage ne semblait possible. Ce qui caractérise le respect dû chez les sommets pointus, même quand ils sont carrés. J’aurais pu être en bas, loin en bas, si je n’avais pas la chance inouïe d’être ici. Comme toi, ne l’oublie pas. Après un long chemin lardé d’écueils, à maudire le sort que n’imaginent pas ceux qui reprochent à la neige, ce dimanche, d’être ceci ou cela. La vie est une peau de vache que la montagne fait amnistier.

J’aurais pu être en bas, loin en bas, si je n’avais pas la chance inouïe d’être ici. Comme toi, ne l’oublie pas.

J’étais en montagne ce dimanche. Si tu penses que je suis chanceux, tu as raison. Si tu penses que toi aussi, tu as raison. En ajoutant des myriades de sommets sur l’horizon, de versants inconnus de toi et de moi, de cimes où il fait bon écouter le silence quelques minutes, de variantes pensées sur un coup de tête, des Alpes entières qui ne sont qu’un trait sur la planète où fleurissent des vagues massives de sommets, alors tu peux dire que nous n’avons pas réellement conscience de ce privilège : s’envoler vers les hauteurs. Vers un univers aussi vaste que celui du lundi est, quand même, étriqué. Les hauteurs : là où l’esprit enjoint le corps, puisqu’il le peut, quand il le peut, d’aller voir là-haut. Là où l’esprit reste perché, longtemps après.

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