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Grimpe en Calanques. À y perdre le nord.

Il se chante que la misère serait moins pénible au soleil. L’escalade n’échappe pas au refrain. Quitter nos Alpes froides le temps d’un automne pour goûter à la douce vie des Calanques est une riche idée, dont l’un des charmes est de bousculer nos a priori sur les grimpeurs du Sud.

Il se dit que les grimpeurs du sud cèdent volontiers à l’exagération, la galéjade comme sport régional. FAUX. L’euphémisation est même leur marque de pratique. Prenons l’exemple du rocher légèrement patiné de leurs topos. En français du nord, on dirait totalement savonné. Travail de l’iode et popularité du site donnent à certaines longueurs calanquaises des allures d’épreuves Intervilles avec bruitage à la Tex Avery (on a les références télévisuelles qu’on mérite) et nez dans le calcaire. Pour un peu, c’est ce bon vieux Zitrone qu’on entend commenter nos doubles axels. Les grimpeurs locaux en font-ils pour autant des caisses (rapport au savon…Raymond Devos sors de cet espresso !) sur la difficulté de leur pratique ? Non. Loué soit leur sens de la mesure et brisée leur mauvaise réputation. À ce titre, on dit leur escalade modérément exposée, la mer comme ultime réceptacle en cas de chute. Observant le fracas des vagues sur le rocher, discutez-en avec votre cerveau reptilien. Il se peut qu’il vous dise sa préférence pour un retour au sol sur le plancher des vaches plutôt que sur celui des mérous.

On dit le grimpeur du sud intrépide. Jobastre qu’ils disent. Pour preuve, l’absence de casque dans les parois et dans l’imaginaire, l’archange Edlinger comme icône absolu. FAUX. Simple question d’aérologie. Une jugulaire négligemment serrée dans les Calanques et c’est votre joli casque de cafiste qui finira sa vie à Majorque (ou Oran les jours de gros vent). Mistral perdant (il y avait la place pour une blague à Sirocco® mais ne dévissons pas dans la facilité). La tête nue n’est donc qu’une traduction de l’adaptation économique de l’espèce grimpeuse aux conditions locales. Tout comme le fait de parler fort. Nous, gens du nord, aimons condamner le haut décibel du parler marseillais. Nous faisons nos apaisés, mais communiquer de relais à relais à voix douce est un espoir du premier jour. Ensuite, tout le monde fait comme tout le sud, on hurle. Vendeur de talkie-walkie dans les Calanques est un métier d’avenir. Pourquoi faut-il tout leur dire ?

 

Les grimpeurs locaux en font-ils pour autant des caisses ? (rapport au savon… Raymond Devos sors de cet espresso !)

On dit le grimpeur du sud marginal, rebelle aux codes de la société grimpante. FAUX. Simple question de géo-anthropologie (la géo-anthropologie est une discipline d’instruits dont le fondement, en gros, est que chaque territoire a sa propre culture, son identité et qu’il faut respecter cela. Quand Gandhi le dit, c’est touchant, quand c’est Wauquiez, c’est angoissant). Grimper au soleil des faces sud dans les Calanques, même en novembre, est une faute en géo-anthropologie. Vous exportez des usages que vous pensez universels, vous vous trompez et vous fondez. Un grilladou qu’ils disent. Alors révisez vos certitudes de grimpeur alpin fuyant les faces nord, là-bas on grimpe à l’ombre. Il faut s’y faire, il y a de l’hémisphère sud dans la grimpe phocéenne. De l’inversion. Leurs faces sud sont nos faces nord. Leurs hivers sont nos étés. Même leurs approches sont paradoxales, là-bas, on descend grimper à la mer puis on remonte à la voiture. Va comprendre Saint Charles.

Et cet air de Renaud qui prend ses aises… Sans doute le courant d’air et la place de l’ombre, Michel Blanc à la guitare (on a les références cinématographiques qu’on mérite).

« et j’me suis dit

là t’es en Calanques,

Pis t’as rien qui r’semble à ton monde

Accroche-toi bien, t’es pas à Cham…

Tiens-toi tête nue et grimpe à l’ombre. »

Enfin, on dit le grimpeur sudiste charnel et indolent. Toujours à enlacer, toujours à traînasser. FAUX. Il y a de la froideur et de l’empressement plus qu’on ne le croit. Observez une cordée locale réussissant avec vista une grande voie d’ampleur. Aucune célébration. Les rappels sont tirés à grande vitesse et le retour prestement mené au point de départ. « Allez, zou, boulègue » qu’ils disent là où, dans les Alpes, les succès sont célébrés à grands coups d’embrassades, de selfies et de retours au calme. Ce n’est que revenus au parking que les grimpeurs du coin s’autorisent ou non l’expression de leur bonheur. Il se joue alors comme un rite tribal, les grimpeurs courent autour de leurs véhicules, se taisent, s’agenouillent, observent fébrilement. Certains crient des hourrah d’allégresse et des « y’a tout, même les quatre roues ! » de soulagement. Ceux-là s’enlacent. Les plus émus embrassent leur Kangoo. Le retrouver, qui plus est entier, sur le parking de La Cayolle ou des Baumettes, il était là le passage clef du jour. D’autres pleurent, une voiture sur cales a nettement moins d’intérêt.
Parmi les malchanceux, il y a ceux qui ont décidé que la vie serait légère :
– bah maintenant, elle va marcher beaucoup moins bien, forcément…
Et les envieux :
– ton Kangoo à toi, il a rien… Peuchère, t’ias un cul comme la porte d’Aix !
Aix, là où recommence le Nord.