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Prenez un double champion du monde de freeride vétéran, Aurélien Ducroz, (37 ans) et une jeune freerideuse à l’ambition aussi affutée que le sont ses carres, Juliette Willmann (22 ans) et mettez-les ensemble aux Grands Montets l’un des premiers jours de poudreuse de la saison. Laissez skier. Quelques photos plus tard, faites les parler du freeride d’hier et de demain. À une semaine de la première étape du Freeride World Tour (FWT) à Hakuba (Japon), rencontre croisée avec le plus marin des skieurs et une sérieuse prétendante à la première place sur le FWT 2020.

Ce serait presque un peu facile : le vieux et la jeune, un gars une fille, le freeride d’hier et celui de demain… C’est pourtant un peu plus complexe que ça. Avec deux titres de champion du monde de freeride à son actif (2009 et 2011), Aurélien Ducroz fait presque figure de patriarche de la discipline. À 37 ans seulement, le champoniard a connu les débuts d’une discipline récente, à la fin des années 1990, début 2000. De son côté, Juliette Willmann n’a que 22 ans, vise clairement un titre de championne du monde sur le tour 2020 mais a déjà 10 ans de compétition en ski alpin derrière elle. Alors malgré quelques « c’était mieux avant » assumés, Juliette et Aurélien se rejoignent sur une certaine vision du freeride, ont des idées pour développer l’encadrement des débutants et dénotent dans le politiquement correct lorsqu’il s’agit de parler de l’égalité (technique) hommes-femmes dans le freeride.

 

Comment un vieux routier du freeride rencontre t-il une jeune skieuse pleine d’ambition ?

Aurélien Ducroz : C’est assez marrant parce que je ne suis pas quelqu’un qui suit beaucoup le monde du ski. Mais Juliette je l’ai toujours suivie et c’est la première fois qu’on skiait ensemble aujourd’hui ! Pourquoi elle ? Je pense que c’est lié à sa manière de skier et à son passé de skieuse alpin. Moi même j’ai fait de l’alpin jusqu’à 15 ans et pas mal de saut à ski en parallèle. J’ai grandi très tard, à 18 ans, physiquement je veux dire. Et donc au bout d’un moment ça devenait dur en alpin mais j’étais un bon petit moineau en saut à ski, de part ma petite taille et cet arrêt de croissance entre 14 et 17 ans. Pour la petite histoire, j’ai rencontré ma femme à 14 ans, on s’est séparés puis retrouvés deux ans plus tard et j’avais pris 27 cm !
J’ai un vrai attachement à cette base technique et cette manière de skier. Ma vision du freeride, du big mountain n’est pas forcément celle qui est développée aujourd’hui. Pour moi les meilleurs skieurs viennent de cette base de ski alpin.

Juliette Willmann à Chamonix. ©Ulysse Lefebvre

Combien de skieurs ont ce bagage aujourd’hui dans le circuit ?

AD : Je dirais une vingtaine. C’est pas beaucoup, ce qui était différent pour ma génération. À l’époque, le freeride n’existait pas. Ça a commencé en 1995 et mes premières compétitions c’est en 2002, avec des skis droits… Oh la la, ça fait vraiment le vieux qui parle !

Juliette Willmann : Ouai et moi j’ai commencé à skier avec du 110mm au patin ! Non quand même…Mais c’est vrai que ce bagage technique d’alpin est hyper utile. Quand je m’entraîne, je sais que je ne vais pas bosser ma technique mais plutôt me focaliser sur d’autres aspects.
Quand j’avais 12 ans j’ai commencé à faire des sorties rando, j’adorais ça. Celui qui m’emmenait avec des skis Ducroz aux pieds et c’est comme ça que j’ai découvert qui était Aurélien. On trois ou quatre à faire du freeride dans mon groupe. Mais on y allait uniquement entre deux entrainements.

AD : Les protos Ducroz c’était en 2009. On a 15 ans d’écart donc forcément on n’a pas la même vie… Mais en même temps, si tu me demande qui il y a dans le freeride féminin en ski aujourd’hui, je pense tout de suite à Juliette.

À l’époque, le freeride n’existait pas.
Ça a commencé en 1995

Aurélien Ducroz à Chamonix. ©Ulysse Lefebvre

Mais alors le ski de Juliette, il a quoi de particulier ?

AD : C’est le freeride que j’aime.

JW : Tu l’aimerais encore plus si je chargeais plus encore !

AD : Le freeride que j’aime c’est une manière de skier dynamique. Où t’es à l’attaque en permanence, quelle que soit la pente. C’est un ski hyper agressif. Mais aujourd’hui, par l’évolution du sport, le freeride manque de ce dynamisme. Pour moi ce qui compte, c’est cette capacité d’aller hyper vite, d’être hyper fluide. Je trouve ça beau, cette manière dont Juliette ski, dont toute personne qui a cette base d’alpin skie. Je dirais que c’est le cas d’environ 20% des skieurs du circuit FWT.

JW : Un freestyler nous on le voit tout de suite. Parce qu’on a cet œil de skieur alpin.

AD : Aujourd’hui, par l’évolution des skis, tu peu skier différemment. Il y a 10 ans, si tu skiais comme la majorité des skieurs aujourd’hui, tu sortais pas un virage.

JW : Et même au temps de mes cours de ski, quand j’avais 17 ans, on faisait encore du freeride avec des skis de Géant, en 1,80m avec 27m de rayon !

AD : Mon pro modèle d’ailleurs était un dérivé de ski de Géant. Jusqu’en 2008 on skiait sur du 98 au patin !

Juliette Willmann et Aurélien Ducroz en route vers le col des Rachasses. ©Ulysse Lefebvre

Ils skient comment alors les 80% de freerideurs qui n’ont pas cette base d’alpin ?

AD : C’est un ski qui est beaucoup plus freestyle, plus « deux pieds », plus centré sur les skis aussi. C’est hyper efficace…

Et donc ennuyeux à regarder ?

AD : Non pas forcément et puis les jeunes regardent le ski différemment aujourd’hui. Ils ne regardent pas ce qu’on faisait il y a 20 ans. Ils regardent ce qui se fait aujourd’hui et skient eux-mêmes de cette manière. Mais si globalement, tu regardes le niveau technique des skieurs, il est beaucoup moins bon qu’il y a 20 ans. Mais le matériel permet de faire les mêmes choses qu’il y a 20 ans avec un niveau beaucoup plus bas. C’est pour ça aussi que le ski a pris le pas sur le snowboard ces dernières années. Tout d’un coup, le ski qui était très difficile et technique est devenu plus facile et accessible. Et puis ensuite le freestyle est arrivé jusqu’en 2010 je dirais. C’est un sport qui a fait comme le nôtre, mais 15 ans plus tôt. En freestyle il y avait Candide Thovex, il avait 27 ans. Et puis d’un coup y’a eu des mômes qui en avaient 14. Il se passe la même chose en freeride aujourd’hui. La première fois que j’ai été champion du monde j’avais 28 ans. Aujourd’hui, les mômes ont 18 ans !

JW : Et moi je vais faire partie des vieilles bientôt !

©Ulysse Lefebvre

Les styles ont changé. Les terrains de jeu aussi ?

AD : Oui et c’est ça qui est intéressant : selon les terrains, tu sais qui va gagner. Aujourd’hui tout est fait pour attirer les freestylers avec des faces moins alpines, plus light, plus cool, moins raides, moins longues et plus joueuses. C’est une évolution qui n’est pas mon truc mais en même temps je suis un vieux con !

JW : Je pense surtout que le freeride est un sport d’adaptation. On te met une face devant les yeux et il faut que tu t’adaptes, que tu choisisses une ligne. Donc oui, notre sport aujourd’hui n’est pas le même qu’à l’époque d’Aurélien. Quand j’arrive au Japon par exemple, mon taf c’est de me mettre en mode Japon. La face n’est pas très adaptée à mon style de ski car c’est pas raide, y’a pas de barres, juste des bosses de neige, très freestyle. Et je sais que je dois bosser cette partie là. Ça fait seulement 4 ans que je fais des back-flips par exemple mais je m’adapte. C’est une évolution qui fait partie de ce sport. Et moi ça me plait, j’ai l’impression d’être une enfant qui découvre de nouvelles choses.

 

 le freeride est un sport d’adaptation

 ©Ulysse Lefebvre

 ©Ulysse Lefebvre

12 femmes sur le FWT contre 25 hommes. Pourquoi toujours si peu de freerideuses ?

AD : Il y a toujours eu cette différence.

JW : C’est un problème de niveau et de concurrence, tous les deux insuffisants chez les femmes. Aujourd’hui, vu le niveau sur le Qualifier, ils pourraient faire monter 3 filles au lieu de deux. Mais il ne faut pas qu’il y ai un trop gros écart entre les concurrentes.

Mais comment faire pour que plus de femmes atteignent ce haut niveau ?

JW : Ca reste toujours très important que les jeunes et les femmes en particulier passent par la case « alpin », mais au bout d’un moment il faut aussi qu’ils puissent sortir vers une école de freeride parce que sinon ça les saoulent. Moi j’ai fait deux ans de compétition FIS mais j’étais pas passionnée par ça ! Aujourd’hui, si tu veux te mettre au freeride, c’est à toi de trouver ton kiné, un préparateur physique, un coach, d’aller voir un magasin pour préparer tes skis…

Juliette Willmann, les Aiguilles Rouges en toile de fond. ©Ulysse Lefebvre

Il existe de plus en plus de clubs de freeride, mais est-ce qu’une fédération est envisageable ou souhaitable ?

AD : Il faut vraiment se rappeler que le freeride est un sport jeune et a longtemps été marginal. Moi quand j’ai débuté à Cham’, on était deux ! Aujourd’hui, ça s’est tellement démocratisé qu’il faut encadrer tous ces pratiquants. Et ça se fait de plus en plus par des structures privées. Mais pour moi il n’y a pas forcément besoin de structures publiques. Tu vois, ce qui s’est passé dans le freestyle n’a pas forcément été bénéfique à ce sport. Globalement, il a pas mal disparu. Il y a un côté génial parce qu’on a créé des athlètes hallucinants mais d’un autre, on a perdu un peu l’esprit du sport. Il ne faudrait pas que le freeride suive ce mouvement. Mais on n’a pas tous la chance d’être nés à Chamonix avec des potes ou des parents guides. Aujourd’hui il y a du monde qui se lance sans avoir la culture montagne et il faut les accompagner.

La compétition peut-être un levier aussi. C’est ce qui te motive aujourd’hui sur le FWT Juliette ?

JW : Oui, gagner. Pas un podium non. Gagner ! L’année dernière c’était ma première saison et tout est allé très vite. J’ai commencé le freeride il y a 4 ans. J’ai fait 2e sur le Qualifier, derrière je me pète les croisés. Puis je reviens, je gagne le Qualifier et je monte directement sur le FWT. Mais je ne me sentais pas vraiment à ma place. Il me manquait de l’expérience. Cette année j’ai beaucoup appris et je compte bien mettre à profit mon invitation sur le tour 2020.

Aurélien Ducroz devant le glacier des Rognons. ©Ulysse Lefebvre

L’une des grosses étapes est celle de Verbier, au Bec des Rosses. Ce n’est pas un peu agaçant de voir le départ des femmes plus bas que celui des hommes ? Comme si leur niveau ne permettait pas de skier l’ensemble de la face…

JW : Non, c’est une face qui est adaptée aux femmes et nous permet de faire plein de choses, de nous exprimer. Si c’était plus dangereux, on serait toutes sur la retenue. Y’en a pas une qui irait parce que nous on n’est pas capables de sauter des barres de 20m. Il faut être réaliste.

AD : Je me souviens d’une époque où les filles partaient du sommet, comme les hommes, mais à un moment, la situation a été prise de décaler le départ en disant : « Aujourd’hui, vous êtes sur le frein à main. Si vous partez à droite, ça va être beaucoup plus beau et valorisant. » Et puis avant ça, les filles partaient après les mecs, se tapaient d’énormes sluffs et donc des problèmes de sécurité, avec des conditions pas dingues. Aujourd’hui ça reste une belle face mais le spectacle est beaucoup plus beau.

JW : Et puis il ne faut pas tout mélanger et savoir de quoi tu es capable, pour produire le meilleur show. Je préfère partir dans la face des femmes et skier plus gros que descendre en dérapages dans la face des hommes.

©Ulysse Lefebvre

Et toi Aurélien, tu reviens de la transat Jacques Vabre où tu as terminé 5e avec Louis Duc. On te revoit sur les skis bientôt ?

AD : Oui, même si je ne fais plus de compétitions, je reste beaucoup en montagne l’hiver pour la production de mes vidéos Go Explore et la conception des produits avec mes partenaires. La mer ça reste un petit plus mais l’objectif c’est que ça devienne presque l’essentiel sur mon année et puis ça s’articule bien avec la saison de ski. Le résultat de la Jacques Vabre est hyper encourageant, surtout au regard du peu d’entraînement qu’on avait. J’ai donc vraiment envie de vivre cette histoire là. Le gros objectif serait de prendre le départ de la Route du Rhum en 2022 (transat en solitaire) et basculer derrière en Imoca pour le Vendée Globe en 2024 (tour du monde en solitaire). C’est mon doux rêve… Mais la voile c’est pas comme le ski. Le ski c’est pas cher et c’est un peu à la volonté, celui qui bosse le plus y arrive. En voile y’a une vraie dimension financière qui est plus compliquée à gérer donc je croise les doigts pour que ça marche. Et en même temps, dans tous les cas j’aurais déjà fait 5 transatlantiques, 3 tours de France à la voile et globalement, c’était quand même pas écrit pour un mec de Chamonix, donc ça aura de toutes façons été extraordinaire. Et puis il faut y jouter tous les petits projets d’exploration car j’ai la chance de pouvoir naviguer à peu près où je veux dans le monde et skier à peu près partout dans le monde où je veux, donc ça promet encore de belles aventures…

 

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