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Que dit le pacer de François D’Haene ? « Mais avance ! Kilian est derrière ! » ou encore « T’inquiète : plus que 125 km, tu vas te refaire ». Devant-derrière, porteur de gourdes, serrurier de l’allure, verrou de la marche, éclaireur, pote en or : Félix Dejey est un coureur compagnon, au long cours. De records en records, des projets de copains aux ultras expé’, M. Dejey affiche une expérience longue comme les deux bras. Alors un bon pacer, kezako ? Les pharaons avaient leurs goûteurs. Les trailers ont leurs pacers. Veillée d’armes avec un grognard aussi discret que capé.

Que vous ayez 920 points ITRA ou soyez un parfait inconnu, il est votre meneur d’allure ; mais tellement plus. Sincère tout le temps, dévoué par définition, il conseille rien qu’en forçant le pas. Il tombe à votre place, accueille le molosse ou reçoit le barbelé en prime time. Livreur d’humour quand tout déconne, ou menteur pro qui anesthésie tout, il est la fiabilité. Dans les tranchées d’un Tor, il partage même sa foulée et ses Sporténine.
Alors quand les USA nous envoient ce beau rôle, on dit merci et l’on goute au plaisir de la course ‘ensemble’. Pacer, tu importes même la philo en plein trail : car en fait, c’est quoi, « la bonne allure » ?

Comment définir ton rôle, très peu reconnu en France : coureur et compagnon de course ? Le pacer au sens US (« meneur d’allure ») ?

Félix Dejey : Je pense avant tout que c’est davantage de l’ordre de l’amitié. Un copain, en tous cas tel que je l’ai pratiqué avec François (NDLR : François D’Haene). Je ne le ferais certainement pas avec ou pour tout le monde, et je suis certain que François pourrait trouver des pacers plus jeunes, bien plus performants que moi. Puisque l’on parle précisément de François, ses projets se sont bien accordés avec cette vision : ils n’ont jamais été des objectifs de records à tout prix. Même pour le GR20*, je crois que c’est pour ça qu’on l’a accompagné, et même si au final il a battu le record. Mais je ne suis pas sûr d’avoir été d’une grande efficacité sur cet évènement ! Pour l’avant et l’après record, peut-être plus…

© Coll. Félix Dejey

Quelles sont les étapes majeures de ton parcours, pour en venir un jour à accompagner de tels projets ?

FD : Je cours depuis l’âge de 14 ans, tous les jours. J’ai pratiqué l’athlé par passion, mais je n’étais pas doué… Par contre, j’étais un bourreau d’entraînement (certainement trop) ! Pendant mon service militaire, j’ai découvert le triathlon et Stéphane Poulat (grand triathlète mondial) m’a même appris à nager. Mais j’ai vite bifurqué sur du duathlon, où j’ai accroché un titre en catégorie d’âge sur courte distance. Puis je me suis lancé dans le vélo « pur route » pour passer un cap dans ce sport, mais… je ne suis plus jamais revenu au duathlon. Ensuite, un peu comme pas mal de sportifs d’endurance : du VTT (Coupe et Championnats de France), et la découverte du ski de fond et du ski alpinisme, indéboulonnables pour marier cardio et (très) grands espaces. Enfin, c’est mon travail dans la chaussure de trail qui m’a fait revenir au running, que ce soit en trail, marathon et autres… En gros, j’aime (beaucoup) m’entraîner.

je devais « cadencer » (pacer) François… si l’on peut dire.
Car il maitrise plutôt son allure !

Quels projets marquants as-tu suivis en tant que pacer ?

FD : Pacer en compétition, ça m’est arrivé sur la Western States 100**, durant laquelle je devais « cadencer » (pacer) François… si l’on peut dire. Car il maitrise plutôt son allure ! Mais il s’est blessé in extremis. Du coup, j’ai tout de même pu pacer Tofol Castanyer sur l’évènement (NDLR : Top 10 du circuit mondial). Sur des projets du type records, avec François j’ai eu la chance d’être de son GR20 en 2016, et surtout de son John Muir Trail en 2017 : 359 km et 14700 de +, dans une Sierra Nevada et des paysages hallucinants. Un vrai road-trip en bande et en van, inoubliable. Et François qui abaisse le record à moins de 3 jours…

François D’Haene arrive en tête à l’UTMB 2017. © Ulysse Lefebvre

Comment as-tu participé à ces défis, sur la totalité ou sur des tronçons particuliers ?

FD : Pour le GR20, nous fonctionnions par étapes, en rotations des pacers. Mais clairement, François était trop fort sur type de terrain, ça allait vite, c’est aussi pourquoi on tournait. Et puis la Corse et la topographie du GR20, sentier aménagé pour l’itinérance, le permettaient. Pour le John Muir, j’ai couru les 100 derniers kilomètres… avec un sac de 6 kilos sur le dos. Splendide. Mais horrible, j’avoue !

Parlons de ta vision de la longue distance : qu’est-ce qui t’y plait particulièrement ?

FD : Et bien honnêtement, je dirais que la longue distance ne me plait pas tant que ça ! ça peut surprendre, je te l’accorde. Mais c’est plutôt que mon entrainement ne me permet pas d’être aussi efficace que ça sur du long. Je t’assure, 2h30 de course à pied me suffisent amplement.

Mener la cadence, tout un travail d’équipe. Félix Dejey ici en rouge, à droite de François D’Haene. ©Coll. Félix Dejey

Comment en viens-tu alors à courir sur des projets aussi engagés que ceux de François d’Haene ?

FD : C’est tout l’art du vigneron… François a le truc pour savoir nous motiver. Difficile de résister lorsqu’il évoque ce qu’il a en tête, surtout quand c’est du off passionnant. En revanche, pas toujours aisé de se rendre disponible, et c’est parfois bien dommage.

Venons-en au cœur du job. Comment vis-tu ton rôle de pacer, et quelles subtilités ou difficultés ?

FD : Je pense que je serais davantage là pour détendre l’atmosphère, appréhender l’aventure comme un projet plaisir, plutôt que de préparer des détails logistiques ou alimentaires… Pour François, il faut déjà essayer de le suivre et de lui apporter la nourriture et la boisson qu’il désire. Il sait très bien préparer ses ravitos, à nous ensuite d’être dispos. Mais c’est toujours compliqué de rester dans ses pas : même au bout de 300 kilomètres, c’est exigeant de tenir sa cadence.

Françosi n’hésite pas une seconde à être « mon » pacer
sur le Marathon du Beaujolais en 2018

Penses-tu qu’il serait enfin temps d’autoriser le pacing en France ? Quelles raisons à cette réticence européenne ?

FD : C’est une question complexe, mais connectée à une affaire de mentalités. L’Europe a une vision très particulière du sport et du trail. Le niveau compétitif est élevé, et on fait très attention aux conditions de course en général – que ce soit l’aide, l’assistance, une préoccupation ou une crainte d’équité. Aux USA, je dirais qu’il y a davantage de respect entre les coureurs. Et surtout, il y a nettement moins de monde au départ des courses. Sur un UTMB, ce serait très difficile d’inclure les pacers en plus des athlètes, déjà très nombreux ou rassemblés.

Considères-tu avoir la chance de vivre les projets d’un champion ou t’arrives t-il de ressentir une certaine frustration parfois ? 

FD : Dur de répondre. Ou plutôt si : je m’en fous pas mal ! Je sais que l’on va bien boire et manger avant et après, mais aussi qu’on va galérer un bon moment durant la course. En outre, François nous a largement donné notre place lors de ses records, et nous a toujours mis en avant. Et puis, par exemple, il n’hésite pas une seconde à être « mon » pacer, sur le Marathon du Beaujolais en 2018…

*le 3 juin 2016, François D’haene abaissait le record de traversée de la Corse via le GR20, précédemment tenu par Kilian Jornet, à 31H06’. Felix Dejey était l’un des accompagnants…
**Western States Endurance 100 : ultra mythique de 100 miles depuis 1977, qui se tient fin juin en Sierra Nevada.

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