@

Fin décembre est la traditionnelle période de Noël. Les barbus se revêtent de rouge et les cadeaux poussent au pied des sapins. Mais exceptionnellement, le père Noël est passé une seconde fois pour Thibaut Tournier et Antoine Rolle. Ce 27 décembre dans le massif des Calanques, leur père Noël n’était pas sans rappeler un certain grec, clope au bec, martellant ses pitons (et sans spits bien-sûr). Récit et topo d’une première hivernale à Castelvieil.

Thibaut me parle d’une ligne, probablement vierge, qu’il aurait repéré il y a quelques années. Elle se trouve dans l’une des parois les plus emblématiques du massif, à Castelvieil, entre les voies du Bidule et du Toit branlant. Rien que ça ! Je suis plutôt sceptique car dans ma tête, les anciens sont passés partout et ont grimpé la moindre fissure des Calanques. De vagues souvenirs, une faible chance de succès, mais qu’importe ! Nous filons en direction des Calanques pour une digestion post-Noël…

 

Depuis la fermeture du parking du Col de la Gardiole, le plus rapide pour se rendre à En Vau et à Castelvieil est de passer par Port-Miou (Cassis). Comptez une grosse heure et demie pour atteindre les rappels de la Traversée Sans Retour. L’aventure commence ici. Quiconque se lance pour la première fois dans les rappels pendulaires de la Sans Retour s’en souviendra à vie. Ce qui est mon cas et j’avoue être heureux de ne pas m’occuper de notre sac de hissage. Notre stratégie est de dormir au pied de notre voie pour optimiser la journée du lendemain. Thibaut m’a vendu un emplacement de bivouac. La première baume est humide et peu plate. Mais un peu plus loin, dans l’axe de notre départ de voie, se trouvent deux emplacements providentiels. Au-dessus de nos têtes, le gigantesque boyau s’enfonce dans le calcaire de Castelvieil tel notre cheminée de Noël. Il nous reste quelques heures de jour et Thibaut, impatient, se lance pour fixer la première longueur.

Les rappels de la Sans Retour, déversants et pendulaires. © Thibaut Tournier 

Thibaut attaque les fissures chipseuses de la première longueur. © Antoine Rolle 

Happé par le boyau, Thibaut s’enfonce dans les entraille de Castelvieil. © Antoine Rolle 

Coincé entre deux blocs, le bivouac fut rythmé par la houle. © Thibaut Tournier 

Réveil matinal et remontée sur corde en guise de petit déjeuné. © Antoine Rolle 

Une vague nuit

Les fissures, aux allures d’orgues, sont chipseuses, une spécialité des Calanques. Au sommet du boyau, un rayon de soleil laisse entrevoir un passage. Par un petit toit, Thibaut s’y précipite et fait relais au plus haut, juste avant de ressortir. Longueur incroyable, qui ne dépasse pas le 6b ! J’en profite pour le rejoindre avant la nuit. Nous installons la stat’ et le hissage du lendemain puis redescendons profiter du coucher de soleil. L’hiver, la nuit arrive tôt et à 19h notre lyophilisé de quinoa est avalé. Le plan est simple : s’endormir rapidement au son des vagues méditerranéennes. Mais la réalité est bien différente. Au fil des minutes, nous sentons la houle s’intensifier. Nous sommes suffisamment haut pour ne pas craindre les vagues, mais l’inquiétude grandit. Les vagues se brisent sur la falaise dans un bruit assourdissant. J’ai l’impression de vivre un bombardement, où chaque vague fait office d’obus. La force de la mer se fait sentir. Notre bivouac tremble à chaque coup de canon. Le vent entre dans la partie, ramenant les embruns nous caresser la joue. Quelle ambiance ! Le sommeil a été dur à trouver et la nuit plutôt courte. Aux premières lueurs du jour nous nous mettons au travail.

La force de la mer se fait sentir.
Notre bivouac tremble à chaque coup de canon

Antoine rentre le ventre pour sortir du boyau, départ de la deuxième longueur. © Thibaut Tournier 

Troisième longueur de transition, un petit pas en dalle. © Thibaut Tournier 

La remontée sur corde nous réchauffe et nous sommes prêts à découvrir la suite de notre itinéraire. Je sors par la fente pour la deuxième longueur. L’escalade est belle mais soutenue en 6c, avec certains passages improtégeables. Thibaut profite d’être en second pour rajouter quelques pitons qui raviront les répétiteurs. Le second relais se trouve au niveau du grand toit du Bidule (plus à gauche). Cette voie audacieuse et engagée, ouverte par Francois Guillot et Maxime André en 1969, est un mythe du massif des Calanques. Elle représente la grande course d’escalade, et se rapproche de l’alpinisme. Pour nous, la troisième longueur fait office de transition et se termine au pied d’un grand toit caractéristique. À quelques mètres plus à droite, passe la voie du Toit Branlant. Je m’élance sur la gauche du toit, où l’escalade est grandiose et les formes sont atypiques. Je tombe nez à nez sur un piton rouillé dans le dévers, seul trace de passage que nous trouverons, puis me rétablis sur une petite vire. Celle-ci rejoint facilement la voie de droite. Pour Thibaut et moi, ce piton marque une variante de gauche du caractéristique Toit Branlant. Depuis cette petite vire, je décide de continuer l’escalade en ascendant à gauche, d’abord par un surplomb (6c) puis par un mur raide vierge de tout passage. Le doute m’envahit : est-ce que ce mur compact est une impasse ? Une petit niche suspendue m’accueille pour notre quatrième relais. Depuis le départ de la voie, nous ne cessons de passer dévers et toits en tout genres. L’ambiance grandit et le sac de hissage ne touche plus la falaise…

Au niveau du caractéristique Toit Branlant de la quatrième longueur, l’escalade est 3D. © Thibaut Tournier 

Toujours dans L4, l’itinéraire repart sur la gauche par un passage audacieux. © Thibaut Tournier 

Vu du relais, Thibaut se bat avec le surplomb de L4. © Antoine Rolle 

L’ambiance est présente et le sac ne touche plus la parois. © Thibaut Tournier 

Les longueurs ne sont jamais bien longues, et la cinquième ne déroge pas à la règle : technique (6b+) et difficile à protéger. Thibaut s’arrête rapidement sous un dernier grand toit pour faire relais. Celui-ci est la dernière interrogation que nous rencontrons. Jusqu’a présent, toute la voie est faite d’escalade libre et nous souhaitons rester dans le même esprit. Nous avons repéré un potentiel cheminement droit dans le toit. Après quelques mètres d’escalade au-dessus du relais, je me retrouve debout dans une sorte de petite grotte. Je suis littéralement à l’intérieur du toit. Cela me permet de me protéger convenablement avant de franchir le dévers. Je coince le genou, puis les doigts, puis tout mon corps et réussi à m’extirper de la difficulté (6c+). Improbable, je débouche dans une zone plus facile et par une traversée délicate j’atteins un emplacement de relais. Thibaut me rejoint, fasciné par la longueur qu’il vient de grimper. Le plateau de Castelvieil est à portée de main et Thibaut nous y mène par une dernière très belle longueur en fissures. Nous n’en revenons pas. Le superbe coucher de soleil nous accompagne dans notre euphorie. C’est un joli rêve qui se réalise que d’ouvrir une voie dans une telle paroi et surtout un beau cadeau pour Noël. Les cotations sont soutenues entre 6a et 6c+ et le rocher demande une certaine attention par endroit. Nous avons placé 10 pitons et quelques lunules pour les répétiteurs. Attention nos pitons ne signifient pas « Balle neuve ». Il vous faudra tout de même deux gros jeux de friends pour vous protéger convenablement. C’est une voie majeure en escalade traditionnelle ! L’ambiance est marquée, l’escalade est grandiose et le cheminement mémorable.

N.B. : Renseignements pris, il existerait une voie de Lionel Catsoyannis dans le secteur. Mais où ? Avis aux détenteurs d’informations qui pouraient nous éclairer. Bonne grimpe !

Thibaut arrive au cinquième relais sous le dernier grand toit. © Antoine Rolle 

Thibaut sort du toit surplombant la mer. © Antoine Rolle 

À Antoine de se battre dans la sixième longueur, le cheminement est grandiose. © Thibaut Tournier 

Une dernière longueur en fissures pour le plaisir. © Thibaut Tournier 

Copy link