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2500 mètres de glace. Le 12 janvier, Benjamin Ribeyre et Léo Billon ont enchaîné les 5 intégrales de la Grave, des cascades de glace de 500 mètres qui rejoignent le plateau d’Emparis. Partis à 4h heures du matin, ils ont fini de nuit, dans la tempête, cet enchaînement extraordinaire. Preuve que dans les Alpes la seule limite est l’imagination. Pour le reste, une cordée magique s’est retrouvée. Récit et photos d’Alpine Mag, en exclusivité.

Parce qu’elles sont là. C’est la fameuse réponse de Mallory à la question, pourquoi gravir les montagnes ? A la Grave, l’hiver, ces montagnes sont ces cascades de glace, des rivières verticales qui rejoignent le plateau d’Emparis, versant sud, depuis le fond de vallée où sourd la Romanche. Des cascades pas comme les autres : à deux pas de la route, visibles et courtisées, mais parfois aventureuses. A l’exception de Caturgeas, rares sont ceux qui vont jusqu’en haut des 500 mètres de ces lignes mythiques. Trop haut, trop loin, trop aléatoire aussi : l’inversion de température cause des soucis à mesure que l’on s’élève, chute d’objets divers, relais fantômes. La sortie est vers le haut : c’est un choix, et rapidement une obligation. Ce 12 janvier, les cinq grandes cascades intégrales de la Grave ont été gravies en moins d’une journée par une cordée qui s’était bien préparée. Vous avez bien lu : l’équivalent de cinq journées et de cinq objectifs de cascade grimpés en moins de 24 heures. La Grave Express !

Top départ de l’intégrale des Moulins, la n°2, pour Léo Billon. ©Ulysse Lefebvre

Mardi 12 janvier, quatre heures du matin. Dernier check avant le départ dans le Grand Clôt. Sur le papier, 500 mètres. Et surtout, une troisième longueur délicate, un labyrinthe qui coule sans arrêt, avec des épées de Damoclès qui pendent loin au-dessus. Benjamin n’en a pas dormi de la trop courte nuit, malgré un parcours deux jours plus tôt. 4h04, top départ pour une journée qui sera un grand voyage. Un voyage dans ces chemins de gel, tracés à la fin des années 80 pour la plupart, quand un certain François Damilano courait l’Alpe en moto, piolets sur le sac à dos. La température est glaciale, et le restera une bonne partie de la journée. En montagne, tout est affaire de compagnon paraît-il : à moins de se balader seul – ce qui a ses avantages, et des inconvénients évidents au milieu d’un tube de cinquante mètres. Le compagnon de cordée, Benjamin Ribeyre le connaît bien, c’est Léo Billon.

Léo Billon au pas de course dans L1 des Moulins ©Jocelyn Chavy

A corde tendue, Benjamin Ribeyre court dans le bas des Moulins. ©JC

Benjamin Ribeyre, cigare des Moulins, le crux de l’intégrale n°2. ©Jocelyn Chavy

Guide, Benjamin Ribeyre n’est pas né à la Grave, pas même dans les Alpes, mais dans la Drôme. Sa passion pour la glace l’a mené jusqu’ici – entre autres raisons – écumant les possibilités, en Oisans d’abord. Et c’est avec Léo Billon, drômois lui aussi, qu’il a démarré, très jeune, dans les grandes courses, en ouvrant par exemple une voie nouvelle à la paroi Rouge à Presles. Depuis, les deux ont bouclé une face nord directe de la Meije en hiver, ou la Pierre Allain aux Drus, toujours en hiver, mais rien ensemble depuis plusieurs années. Membre du Groupe Militaire de Haute Montagne, Léo Billon a enchaîné les beaux projets avec le groupe. Cela fait un paquet d’années que la cordée ne s’est pas reformée. Mais les automatismes, et surtout, la confiance, sont là. La preuve ? Le premier jalon de cet enchaînement de cascades, le Grand Clôt, a été avalé en 2h46, en pleine nuit.

Benji, Les Moulins. ©Ulysse Lefebvre

Ne pas perdre de temps. Léo. ©Ulysse Lefebvre

8h02. Départ dans les Moulins. Les deux compères ont une heure d’avance sur le timing prévu. Le soleil s’est levé quelque part, finalement. On ne dirait pas : le thermomètre affiche moins douze. Léo part en trombe dans les Moulins, avale les 4 premières longueurs en moins de quarante minutes. Benjamin prend la tête et plie le cigare des Moulins, un grade 6 de 60 mètres, sans s’arrêter au milieu. Le seul moyen d’aller vite et de se répartir des sections : relais réguliers dans le difficile – comprenez au-delà du grade 5 en glace – et corde tendue le reste du temps, en grimpant en simultané. Pas simple de savoir quand le risque de progresser ensemble est acceptable – malgré les broches et les micro-tractions. Le secret ? Il y en a un. Quand l’idée a germé dans sa tête, Benjamin Ribeyre s’est dit qu’il y avait une seule façon de savoir si c’était possible, à défaut d’être faisable : il fallait aller faire chaque cascade juste avant de se lancer dans cet enchaînement. Pour savoir. C’est ce qu’il a fait, déflorant pour la première fois cette saison le cigare des Moulins, une semaine auparavant. Idem pour le Grand Clôt, et le cigare des Galands : les trois plus dures des cinq cascades prévues. A 10h30, l’intégrale des Moulins est derrière eux. Le La Grave Express est lancé.

Léo Billon, cigare des Moulins. ©Jocelyn Chavy

Désert glacé, Emparis est un plateau enneigé, avec le hameau du Chazelet comme port d’attache. A chaque sortie des intégrales, la cordée a opté pour le « taxi » – voitures prévues la veille – ou descente par la via ferrata des Mines du Grand Clôt. Bien que fermée, celle-ci a l’immense avantage de déposer la cordée au pied des Galans, plat de résistance de l’enchaînement. pas de goulotte qui s’insère dans les parois : après le cigare majeur, les Galans forment une rivière de glace qui scintille jusqu’à Emparis. Il est 11h30, et Delphine a monté un sac avec des thermos et du matériel de rechange au pied des Galans. Delphine était l’enseignante de Léo au lycée de Die. Elle se rappelle quand elle faisait grimper le lycéen, prometteur. Là, grâce à elle, la pause fait du bien, avec des vêtements secs et du thé. Il reste 3 voies sur les 5 : Benjamin repart à midi moins cinq. EN DEUX HEURES (oui, en majuscules) l’affaire est pliée. De l’ultra-glace. Les gars ont déjà 1000 à 1200 mètres de glace dans les pattes, mais ils n’ont pas molli. Ils confirment avoir des mollets en fusion. Léo se prend un glaçon sur la pommette, un pansement bricolé arrête le sang sur la neige. Ils se laissent glisser sur les câbles de la via ferrata, pour rejoindre le pied du Ruisseau du Grand Clôt. 500 mètres, encore.

Numéro trois sur les cinq, l’intégrale des Galans est pliée en deux heures. De l’ultra-glace.

Léo Billon, au pied des Galans. ©Ulysse Lefebvre

Benjamin Ribeyre trie le matos congelé ! ©Ulysse Lefebvre

La cordée Ribeyre-Billon reprend des forces au pied des Galans, merci Delphine ! ©Ulysse Lefebvre

Léo Billon dans le cigare des Galans ©JC

Le whats’app s’illumine : partis à 15h17, la cordée atteint le sommet du Ruisseau du Grand Clôt (grade 4) à 16h46, un bon rythme de randonneurs pour cette cascade-goulotte rarement faite dans son intégralité – mais que Benjamin est allé checker sous les spindrifts quelques jours avant. Encore une traversée de plateau. 45 minutes de marche, un manip de descente. Une dernière pour la fin ? Caturgeas, la grande classique. Le temps a vrillé, les lenticulaires ont défilé toute la matinée. La nuit est d’encre, quand les deux alpinistes partent dans Caturgeas à 18h passés, la frontale sur le casque. Deux heures à tenir le coup dans le noir, à ne pas se la coller.

Et au bout, le plateau, pour la cinquième fois. Mais là, les éléments se déchaînent. Comme si la fenêtre se refermait. Derrière eux, 2500 mètres de glace. Benj et Léo ont fait plus de glace en une journée qu’un guide de Cham’ en une saison. Les intégrales pas si classiques de la Grave en une journée, quand il faut une saison à une cordée (très) bien entraînée pour y arriver. Il est 20h22 et mon smartphone s’allume : Léo et Benjamin sont au sommet de Caturgeas, dans la tempête de neige. Le vent emporte les flocons. Pas les rêves qui se construisent, pas la cordée qui s’est retrouvée.

©JC

Galans, Benjamin Ribeyre. ©JC

Les 5 intégrales

1. L’intégrale du Grand Clôt, III/5+, 500 m, François Damilano et Jean-Pierre Mottin, 1990

2. L’intégrale des Moulins, III/6, 600 m, François Boisis et François Damilano, 1987

3. L’intégrale des Galans, III/6, 400 m, François Damilano et Richard Pastourel, 1990 (première du cigare de gauche par Xavier Cret et Pierre Rizzardo)

4. Le Ruisseau du Grand Clôt, III/4, 500 m, Jacques Carles et François Petiot, 1985

5. Caturgeas intégrale, III/4, 600 m, François Guell et André-Pierre Verney, 1979

Benjamin et Léo, le selfie au sommet de la 5ème intégrale. On va bien dormir ! ©Ribeyre-Billon

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