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La reconquête ne fut pas facile. La montagne tant désirée l’était de tous.
La sereine solitude du sommet s’évanouissait dans le décompte des prétendants alentours : mercredi, 8 skieurs à l’épaule sous le sommet du mont Pourri, encore 6 derrière et déjà 7 ou 8 tout en haut. Vendredi, la procession des pélerins en route vers la Dent de Crolles a des allures de Compostelle ou de mont St Michel.
Pire, le jeudi, un peu plus loin en Chartreuse, le maire d’Entremont se voit contraint de fermer la route d’accès au cirque de Saint Même, puis au départ du Granier par la Plagne, où 500 voitures encombrent déjà le parking et ses abords, tandis que 200 autres attendent leur tour.

En ce long week-end, bien nommé, de l’Ascension, nous avons tous rêvé d’un tête à tête avec la montagne. C’était sans compter sur les forces concentriques de trois cercles de 100km issus de Chambéry, Grenoble ou Lyon. On aurait pu croire à une envie de partage, après des semaines à être privés de virées communes, histoire de nous rapprocher et de se donner des airs de jour d’après.

chacun s’étonne qu’il n’y ait personne
sur le sommet voisin

Mais chassez le naturel, il revient au galop sur le sentier de ski ou de randonnée, devenu cour des miracles. Les uns râlent contre les autres qui ont eu la mauvaise idée d’avoir la même idée (« Bon sang, le monde ! »). Les plus prudents déplorent le comportement des plus téméraires (« Ils ne sortent même pas la corde ! ») Les randonneurs engueulent les coureurs qui prennent quelques rapides appuis hors sentier, (« C’est interdit ! Oh c’est interdit ! »). Les coureurs slaloment entre les randonneurs qui ne serrent pas à droite (« Pardon… Pardon… Pardon… ») Les grimpeurs tracent la route, corde sur le sac, pour abréger au plus vite le bain de foule de la marche d’approche (« … »). Et chacun s’étonne qu’il n’y ait personne sur le sommet voisin, désert certes, mais un peu plus bas…

on est toujours le con d’un autre

Il faut évidemment prendre tout cela avec le sourire, voire à la légère. Cette légerté qui rappelle qu’on est toujours le con d’un autre. Qui, dans un pays lointain, n’a jamais regardé cet autre compatriote en vadrouille, en le considérant non pas comme un égal voyageur mais comme un simple touriste ? Le procédé reste valable en montagne près de chez soi.

Ce qui est rassurant, c’est qu’une fois au sommet, lorsque les esprits s’apaisent grâce à l’hypoxie ou à la satisfaction de l’ascension, chacun retrouve son petit coin de liberté. Un coin de pelouse pour pic-niquer, un mètre carré de neige pour une photo au sommet. Un coin dans la tête surtout, pour prendre le temps de se remplir de l’air raréfié. Plus léger qu’en bas. Certains ont les yeux humides et silencieux. D’autres ne peuvent s’empêcher de parler pour garder la face. Ostentatoires, ils ouvrent leur large bec et jurent mais un peu tard, qu’on ne les y prendrait plus.
On parie ?

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