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Et si le crux, c’était l’espace ? Petite géographie des temps qui courent

Ça commence avec ce type qui court un marathon sur son balcon.

Vous avez bien lu : 42 km en 6000 allers/retours environ, sur 7m de long. Oui, un français boucle le 18 mars dernier une course emblématique de la longue distance en athlétisme « traditionnel », dans l’espace extérieur domestique le plus restreint qui soit (après la boite aux lettres, certes). Même s’il ne pouvait pas explorer les vastes plaines autour de chez lui, pourquoi diable choisir, à l’inverse, le piétinement extrême ? Voyons : 7m sur 3m de large peut-être, soit 21 mètres carrés. Une aire de rien. Du tout. En quête de sens (pas vous ?) je cherche la définition de cette aire dans ma bonne vieille bible d’étudiant, le Dictionnaire de la géographie et de l’espace des sociétés (Lévy/Lussault). Il nous dit : « Espace comprenant des lieux séparés par des distances non nulles ». Son aire à lui, ce marathonien de l’ère balconnière, n’intègre pas plusieurs lieux, même si la distance en question n’est pas nulle.
Bon, continuons notre petite odyssée de l’espace.

Tracés de coureurs retreints (mars 2020), la trace du marathonien de balcon au centre. ©Strava/Open Street Map/UL

Tous redécouvrent l’espace de proximité
qui les entoure,
le réinventent.

Après avoir vu le résultat graphique de son tracé (un gribouillis orange) sur Strava, le célèbre réseau social pour sportifs, je me perds dans ceux de mes connaissances et amis adeptes du sport géolocalisé. Parce que oui, la plupart d’entre eux continuent à sortir en ce moment et font même preuve d’une grande créativité pour se dégourdir les jambes autour de chez eux. Et vas-y que je trouve 500m de dénivelé à un jet de pierre de la maison, ou que je me perds dans des chemins dont je n’avais jamais soupçonné l’existence. Tous redécouvrent l’espace de proximité qui les entoure, le réinventent.
Ce faisant, ils recréent des lieux qu’ils relient en courant ou en roulant, avec une distance non nulle comme dirait le dico. Je cherche alors la définition de ces lieux : « Là où quelque chose se trouve et/ou se passe ». On avance ! Il se passe bien des choses dans l’espace retreint qui est le notre en ce moment ! Et si le crux, c’était l’espace ?

Mais alors, pourquoi se plaindre si l’on n’est pas si passifs que ça ? Ah oui : parce que le périmètre est restreint. Un paté de maison en ville, un kilomètre autour de chez soi en zone rurale, 100m de dénivelé maximum en Haute-Savoie… Un cadre nous est imposé, un pourtour est tracé, une ligne rouge à ne pas dépasser. Mais alors me direz-vous, qu’est-ce que ce périmètre ? (la question brûle les lèvres n’est-ce pas ?)
Là, mon dictionnaire cale, sèche, ne dis rien. Pas de périmètre chez lui. Nada. Walou. En lieu et place, il me propose au mieux la Pertinence. Ca me vexe un peu mais j’essaie de ne pas le prendre personnellement et de continuer.

Un cadre nous est imposé,
un pourtour est tracé,
une ligne rouge à ne pas dépasser

A défaut de périmètre dont on imaginait l’acception quelque peu limitante, contraignante voire frustrante en ces temps de restriction de nos mobilités, je me reporte sur la limite, qui a l’avantage d’être à la fois géographique (le périmètre à ne pas dépasser) et morale ou politique (la contrainte à ne pas outrepasser).
Limite : « agencement mettant en contact deux espaces juxtaposés et permettant leur interface ». Dis donc, mon dico nous dit, en direct live Mesdames et Messieurs, que la limite ouvrirait finalement à l’échange, voire au passage d’un espace à l’autre ! Optimisme de folie ! Positive attitude ! Effet wahou garanti ! Vive l’interface !

Espace autorisé depuis un point du centre de Grenoble. D’après carte-sortie-confinement.fr/Open Street Map/UL

Mais sachons raison garder : si la imite qui nous est actuellement imposée s’avérait être finalement une future porte de sortie, encore faudrait-il trouver ce passage, ce poste frontière. Hé ouai, visa requis pour tout le monde les cocos. D’ailleurs, passagers clandestins que nous sommes tentés d’être, pour aller plus loin, que signifie cette frontière ? Le dico dit : «  limite à métrique topologique. » Super, merci. Pas évident cette fois de tirer quelque chose de cette définition pour le moins aride. Je rame quelques secondes dans mon cheminement.

Mais poursuivant ma lecture, après cette acception générale, s’en suivent un paquet de paragraphes couvrant l’ensemble des champs de la frontière et de ses concepts. Puis, enfin, bouées dans l’océan spatial de mon raisonnement, ces quelques mots de conclusion : « Thermomètre de la conquète, la frontière cesse alors, pour un temps, d’être une chimère destructrice et devient, vue du côté des gagnants, l’emblème de l’aventure ».
CQFD.

PS 1 : un mot dans toutes les bouches n’a pas été écrit une seule fois dans ce texte. Saurez-vous trouver lequel ?
PS 2 : une tape sur l’épaule virtuelle des cousins urbains, dans leurs forêts de béton, scandées en musique la semaine dernière par Hugo TSR dans son Périmètre et ses carrés tracés à lui, et qui a inspiré ce modeste papier. Une fois sortis de la crise actuelle, il sera toujours aussi urgent de s’occuper des confinés des quartiers, à durée indéterminée. 

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