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Traverser la Corse à ski est une vraie expédition. Sur le papier ça en jette. Mais quand on en parle, beaucoup sourient du coin des lèvres :  « Encore un qui se persuade de faire des truc de fou » ou : « l’été c’est une colonie de vacances pour faux aventuriers, le GR20 c’est surfait ». Et pourtant, il faut le voir pour le croire. Les montagnes corses n’ont rien à envier à nos Alpes. Les vallées sont profondes, les arêtes effilées, la météo capricieuse, les dénivelés importants et l’isolement extrême.

C‘est une sorte de micro-aventure. Ce terme plus marketing que descriptif définit une aventure courte (ici 7 jours), et pas trop loin… Ce point m’interpelle.

Loin ? Pour les amoureux de Belledonne, skier au Rocher Blanc est déjà un voyage au bout du monde, d’ailleurs le départ s‘appelle tout de même « Fond de France ».

Proche ? Pour les groupes que j’emmène en Asie centrale (Iran, Kirghizistan), la Corse c’est du hyper local. Parlez-en à Jean Annequin qui part au Kamchatka, ou en Géorgie du sud. Sur sa carte, la Corse n’apparaît même pas différenciée de la France continentale.

Et pourtant je sais de source sûre que lui comme moi, nous avons trouvé l’aventure dans des massifs géographiquement proches de chez nous. Ce n’est pas la distance qui fait l’aventure…

 

Remontée de la rivière en direction du col de Vizzavona. ©Stéphane Guigné

Ese le bout du monde

Cette traversée, comme nous l’avons réalisée, nous fait passer par quatre refuges non gardés et deux hôtels. Nous partons d’Ajaccio en taxi, afin de rejoindre la station de ski du val d’Ese. Microscopique station de sport d’hiver, perchée au-dessus d’Ajaccio, Ese est tout de même un bel endroit, car très sauvage. Elle me fait penser aux stations de ski d’Asie centrale, ou d’un coup, au sortir d’un virage vous tombez nez à nez avec une cahute en bois et un téléski… Cela change des Méribel et autres Val Thorens, dont les panneaux routiers vous annoncent l’approche depuis le rond point de la place de l’Étoile à Paris (au moins).

Cette première étape d’Ese au refuge Capanelle est une belle entrée en matière car nous n’avons plus de réseau au bout d’une heure de marche sur la crête des Scaldasole. Nous descendons ensuite dans une vallée déserte où il ne doit pas faire bon rester bloqué. C’est le plateau des bergeries de Pozzi, où un ami guide corse a été contraint de bivouaquer en plein hiver, avec un client blessé, car les secours étaient trop longs pour les rejoindre. Nous finissons la journée au refuge non gardé de Capannelle, après avoir fait le sommet du Renoso (2353m).

Arrivée au Sommet de la station de Val d’Ese. ©Stéphane Guigné

Isolés sur la Crête des Scaldasoles. ©Stéphane Guigné

Ici il faut comprendre que le salut ne se cherche pas en bas, mais en continuant sa traversée… Les vallées, à moins qu’elles ne soient aménagées, n’offrent pas le réconfort des notres. Ici quand la neige disparaît c’est pour laisser place au… maquis ! Ce mot donne des frissons rien que de l’entendre. Les amateurs de voies d’escalade sauvages le connaissent bien. Ici on ne s’échappe pas vers le bas, on continue, car il est souvent bien plus difficile de pénétrer dans le maquis que de continuer par la montagne.

La deuxième journée du périple commence par un beau soleil, se poursuit dans la tempête à chercher notre chemin à la boussole, et se finit sous la pluie à marcher sur la route… Ca fait rêver non ? L’aventure comporte son lot d’expériences plaisantes et déplaisantes. En tout cas la météo est toujours là pour pimenter la situation. Dans le village de Vizzavona, après notre descente de la Punta dell’Oriente à la boussole, un vieux Corse assis sous la pluie me répond : « La météo ? Arête de regarder les prévisions, ici la météo on l’a regarde par la fenêtre le matin, c’est encore là qu’elle est le plus juste » (avec l’accent, toujours).

Ici, comme le GMHM à Darwin (toutes proportions gardées), tu te lèves, tu fais ton sac, tu chausses les skis, et seulement ensuite tu te poses la question de continuer ou pas. C’est comme ça que nous avons fonctionné, et ça a marché. Chaque matin nous avions vraiment un temps de chien. Pluie, brouillard, vent, mais à chaque fois, ou presque ca s’est amélioré dans la journée.

Crêtes de Serra di Tenda. ©Stéphane Guigné

Depuis le sommet de la station d’Ese, les montagnes s’enfoncent dans la mer de nuages en direction d’Ajaccio. ©Stéphane Guigné

Ascension de la Punta dell’Oriente dans le brouillard. ©Stéphane Guigné

Direction plein nord, après avoir remonté à l’aube quelques centaines de mètres sur les pistes de ski fermées de la station de Capanelle. ©Stéphane Guigné

Troisème étape

La troisième étape est la traversée du col de Vizzavona jusqu’au refuge de l’Onda. C’est le début de quatre jours en immersion totale, sans ravitaillement. Nous passons le col entre la pointe Muratello et le Monte d’Oro sous un soleil de plomb, avant de descendre sur le refuge de l’Onda. Refuge que l’on trouvera à la boussole tellement le brouillard est opaque au fond de la vallée. L’étape suivante est une des plus belles. Après avoir trouvé le début des crêtes de Serra di Tenda à la boussole, il faut mettre les skis sur le dos et le baudrier, sous un beau soleil. Un petit rappel permet de gagner une pente Est exposée, sur laquelle on se laisse glisser jusque sous le refuge de Pietra-Piana.

L’étape suivante, passe par le fond de la vallée très connue des grimpeurs, de la Restonica, et se déroule autour des lacs du Melo et du Capitelo. Une étape vraiment très belle, où l’on skie des pentes raides et exposées, des vallons type canyon, où l’on remonte des couloirs, et où l’on passe des cols petits et aériens. Un condensé de ski alpinisme entre ténèbres et lumière (comprendre : une météo typiquement corse). Nous passons la nuit au refuge de Manganu.

En direction des lacs du Melo et Capitello. ©Stéphane Guigné

L’une des plus belles descentes dans les canyons en direction du refuge de Manganu. ©Stéphane Guigné

Traversée magestueuse du lac Capitelo. ©Stéphane Guigné

Les refuges du GR20 sont très confortables : il y a du gaz, de la vaisselle, du bois, et parfois quelques chose à manger. Il est de plus assez facile de faire monter la température de la pièce principale avec le poêle. Malgré le fait qu’ils soient, soi-disant, infestés de puces de lit, nous n’en avons pas souffert, alors que nous dormions sur les matelas tous les soirs. Peut-être que le froid plonge les puces en dormance.

Pour la sixième étape, nous traversons la vallée du Tavignano, dans une météo dantesque, jusqu’à la route du col de Vergio. L’orientation à la boussole sur ces plateaux et vers le lac de Nino n’est pas évidente du tout car les reliefs sont peu marqués. Le soir, nous profitons d’une étape bien méritée, à l’hôtel Aqua Viva de Calacuccia. Nous nous couchons après avoir refait le monde avec la patronne jusqu’à 1h du matin. La Corse hors saison, c’est vraiment exceptionnel.

Derniers pas avant de passer la Bocca Alle Porte, au-dessus des lacs du Melo et Capitello ©Stéphane Guigné

Dernière étape de notre traversée, l’une des plus belles : la traversée du massif du Monte Cinto. On peut dire que nous n’en avons que très peu profité. En effet, nous sommes restés encordés une bonne partie de la journée pour ne pas nous perdre, les yeux rivés sur la boussole, afin de rallier Asco en sécurité. L’immense couloir qui descend plein nord, de la Pointe des Eboulis, jusqu’à Asco n’était pas skiable sur le haut, car complètement gelé. La suite en poudreuse profonde, grâce au mauvais temps des derniers jours, permet de finir le voyage sur une bonne note. Une grande micro-aventure en somme.

Dernier jour sous la neige dans la vallée du Tavignano en direction du lac de Nino. ©Stéphane Guigné

Le magnifique refuge de Petra Piana, en forme de diamant. ©Stéphane Guigné

Ambiance typique dans nos refuges en solitaires. ©Stéphane Guigné

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