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Contre Nature

Savez-vous ce qu’est une aporie ?
Ça vient du grec aporia signifiant sans passage.
C’est un paradoxe insoluble, sans issue. Un de ces mots qui dit notre vie quand on ne sait pas par quel bout la prendre.
Une de ces contradictions plane au-dessus de nos têtes lorsque nous voyageons loin, là-bas. C’est toujours loin, là-bas, aux confins du pas pareil que la nature nous aimante. Notre goût de la Wilderness se régale du décalage horaire et des salles d’embarquement.
Alors comment fait-on ? Comment humer notre Terre lointaine sans l’abîmer plus qu’elle ne l’est déjà ? Comment sensibiliser sans exposer ? Sommes-nous autorisés à nous dire complices et protecteurs de l’environnement quand nous sommes de ceux qui lui font le plus de mal ? Si quelqu’un a la réponse, qu’il l’hurle.
Nous autres, pratiquants des grands espaces, ce que l’on peut nommer nature, sommes touchés par sa beauté et sa fragilité. C’est une certitude. Hormis quelques aveugles, cette sensibilité n’est pas feinte. C’est même l’un de nos élans. Mais vient le jour, toujours, où la beauté locale ne nous suffit plus, où nous allons jouer et voir ailleurs. La poudreuse du Japon est plus douce, le rocher de Jordanie plus chaud, nécessairement. Quant aux couchers de soleil, là-bas, leur merveille est décuplée, bien sûr. Car il y a le voyage. Nous prenons un avion puis un autre puis un charmant 4x4 et nous courons les montagnes ou les steppes du Monde. Nous découvrons des latitudes d’apparence intacte mais déjà blessées, à distance, par notre faute d’occidental gourmand. Ces endroits où la Terre gronde d’injustice. Alors nous revenons à Mach1 pour témoigner de l’urgent besoin de freiner car cette planète, mine de rien, est toute petite et toute contagieuse. Nous avons même le toupet d’en faire la demande à ceux qui n’ont jamais accéléré. Puis nous repartons, ailleurs, partout, car, c’est vrai aussi, on protège mieux une terre foulée et dont on a vu les Hommes. Nous ramenons dans les soutes, précieux, le récit de la beauté de ces lieux lointains car nous en sommes persuadés, le beau a cette vertu qui donne envie d’autre chose dont celle de faire attention. Tout cela, nous le faisons sincèrement. Mais il est une vérité. Si tout le Monde était soucieux de l’état de la planète comme nous le sommes, si tous l’aimaient comme nous l’aimons, elle mourrait en quelques jours, étouffée de kérosène et de tant d’attention. Sincérité ne dit pas innocuité. Ce serait parfait mais ça ne marche pas comme ça.

C’est toujours loin, là-bas, aux confins du pas pareil que la nature nous aimante.

Alors que faire ?
Nous dire des êtres paradoxaux, emplis de leurs contradictions et qui faisons de notre meilleur compromis ? Cela souvent contente.
Ramasser deux canettes dans la forêt, faire son compost et du vélo ? C’est une goutte d’eau, celle du colibri qui compense un peu et se rassure beaucoup mais c’est déjà ça, nous excuser du désagrément.
Ne plus partir, la proximité aussi est porteuse de charmes non ? C’est perdre le privilège de prendre le pouls d’une planète chancelante et d’en témoigner aux statiques qui l’ignorent. Notre plus grande force serait de la laisser tranquille cette planète mais c’est un projet un peu trop grand pour nos petites épaules curieuses.
Poursuivre, encore, toujours, le jeu du voyage, redire la fragilité des cartes postales, leur beauté, alerter, secouer, pointer les abus, célébrer les bonnes idées ? Puis se bercer de l’illusion qu’entre dégâts et bénéfices, la balance de nos actions penche favorablement pour la banquise.
Demeurer voyageur mais faire le choix de la douceur, vélo, voilier ou ses deux pieds ? Peu de nous ont cette audace de la lenteur. Le temps qui presse aussi nous a mangé.
Alors que faire ? Je n’en sais rien. À chaque espoir de réponse, c’est une partie de soi-même qui capitule.
Sans doute continuer avec dans nos besaces la mesure, la vigilance et surtout la décence de ne plus nous présenter en chantres de l’écologie car ce diplôme, nous ne le méritons pas. Sous nos allures de modèles en doudounes Patagonia®, sous nos airs de lanceurs d’alerte à passeport 48 pages, nous sommes les plus zélés des pyromanes.
Alors soyons honnêtes. C’est une politesse que nous devons aux océans et à nous-mêmes.
L’honnêteté, si elle ne sauvera pas les ours blancs, est un premier pas, le décisif. Celui de la direction.