Ce qu’on appelle l’intuition

Le groupe a bouclé sans encombre son raid à skis.
Ce n’était pas joué d’avance. Le contexte nivologique était délicat. Passer au bon endroit à la bonne heure selon la bonne trajectoire. Des avalanches avant, après ou pas loin avaient confirmé les justes choix, les décisions adaptées. De ces journées où l’on serre tout ce qu’il est possible de serrer, les rangs, les fesses et les dents.
Au parking du retour, la tension aussi est redescendue, le plein plaisir a repris sa place. L’un du groupe a dit qu’il aurait été profondément vexé de mourir enfoui sous une avalanche. La tentation de l’humour est un signe que tout va mieux. Puis l’ensemble du groupe a remercié le leader de sa pleine maîtrise du sujet, louant son flair sans faille, son sens de l’itinéraire, cette distinction que personne ne boude car elle dit le don, la connexion aux éléments, ce dialogue secret avec les montagnes. L’Homme moderne aime qu’on le dise encore un peu des bois, encore un peu animal.
En somme, c’est l’intuition qui était célébrée. Cette chose autrement plus noble que le labeur. Sauf qu’en montagne ou ailleurs, l’intuition, ça n’existe pas. Ou si peu. C’est une vérité que l’on peine à se dire car nous l’aimons cette vie qui se lit dans les signes et les signaux mais c’est ainsi. Ce que l’on croit être de l’intuition, cet instinct dont on aime se parer, s’appelle autrement et évolue selon où nous en sommes d’apprendre la montagne ou les autres choses de la vie. Suivons Abraham Maslow, un type né à Brooklyn ne saurait être un complet donneur de leçons.

Au début de notre découverte de l’univers vertical, on ne sait pas qu’on ne sait pas. La soif d’empiler, l’appétit d’en découdre dévorent tout sur leur chemin, notamment celui du temps consacré à comprendre. On fait comme on le sent, on verra bien, on apprendra sur le tas, de neige, de glace ou de rocher, peu importe. L’inconscience de notre incompétence peut nous tuer mais on s’en bat l’oeil, cette idée ne nous effleure même pas. Si elle ne le fait pas, alors notre intuition des débuts s’est appelée la chance. Le sort est indulgent avec les passions naissantes. À chaque retour, nous disons avoir réussi et nous le croyons fermement. Considérer qu’une course en montagne est un succès dès lors qu’on en revient vivant présente cet intérêt majeur de ne connaître dans sa vie, au pire, au mieux, qu’un seul échec.
Puis la vie continue.
Si l’on poursuit, si notre goût pour la montagne ne s’essouffle pas, on découvre alors avec effroi qu’on ne sait pas tout. Peut-être même pas grand chose. Des frayeurs, des miracles, du 112, parfois la mort voisine, tout cela nous le rappelle. C’est officiel, on sait qu’on ne sait pas. En prendre conscience fait mal à l’égo mais peut sauver la vie. Ne pas savoir et accepter de débuter peut même offrir ce goût plaisant de la jeunesse. C’est une nouvelle intuition qui guide désormais nos pas, elle se nomme la crainte. On mesure plus qu’on ne fonce, on évite plus qu’on affronte, on passe loin. On s’avoue qu’on a eu, jusqu’alors, un brin de chance et qu’il reste un drôle de long chemin vers la maîtrise en montagne. Cette perspective est parfois si vertigineuse, la taille de la suite si immense qu’on décide d’en arrêter là. Soit on retourne à des univers connus, soit l’on s’oriente vers d’autres inconnues où notre ignorance sera moins âprement châtiée, le tennis ou l’art moderne.

Ne pas savoir et accepter de débuter peut même offrir ce goût plaisant de la jeunesse.

Si la ténacité et le goût d’apprendre nous maintiennent éveillés et ne nous font pas détester les montagnes, alors on s’astreint à progresser. On fait appel aux autres, ceux dont on imagine qu’ils ont quelques coups d’avance, on y prend goût, effectivement on progresse et les bénéfices de nos efforts nous emplissent. Nos décisions deviennent plus éclairées que pressenties, nous superposons des plans et des réalités, des cartes et des territoires. L’intuition s’est choisie un nouveau nom, le raisonnement, presque son contraire. On sait qu’on sait, conscients de notre compétence mais en acceptant que l’humilié s’invite à nos fraîches certitudes. Le nez est moins au vent, notre sixième sens tolère les algorithmes et s’entiche d’iPhiGéNie. On perd en présent ce que l’on consacre à l’avant, on gagne en rigueur ce que l’on perd en poésie, mais c’est le prix du durable. Il est moins habituel que la mort frappe à la porte de cette étape car nous sommes vigilants et avons, depuis peu, les moyens de l’être.
Puis l’habitude d’être en vie s’installe.
On ne sait plus qu’on sait, on oublie que nos savoirs, nos savoirs faires, comme tous les autres, sont le fruit d’un travail, d’efforts et de répétition. D’avoir appris. On devient les inconscients de nos propres compétences. On se remet à imaginer que l’intuition est un de ces morceaux de notre ADN, cette offrande de la Nature que certains ont reçu et d’autres pas. Ce n’est toujours pas vrai, simplement, l’intuition s’appelle dorénavant l’expérience. C’est une phase où la vigilance baisse la garde car à oublier d’où nous viennent nos connaissances s’ajoute la croyance, puisque nous sommes là, d’avoir toujours eu raison, hier, aujourd’hui, demain bien sûr. Nos certitudes perdent doucement mais gravement le droit d’être mises en examen et même interrogées. À l’oreille et au coeur, se fier à soi-même ressemble étrangement à être fier de soi-même.
Comme pour toutes les choses de la vie, c’est alors un cycle qui se courbe, une boucle qui se boucle et de nouveau, cet honorable diplôme que d’aucuns nomment le sens de la montagne, l’instinct ou tout autre don flatteur reprend dangereusement les stigmates du pile ou face et de la chance. Pire même, l’intuition se dote d’un ultime titre, le plus dangereux de tous, l’illusion de tout savoir. Celle qui chloroforme.
Gaffe. C’est un moment où la mort reprend goût à notre vulnérabilité. Après avoir tant appris, ne lui faisons pas ce cadeau de l’oubli. Elle n’a pas besoin de ça.

Il faut nous en souvenir. C’est une question de vie ou de rien d’autre. Et si la perte est trop grande, s’il faut à nos vies cette essentielle dose d’animalité, allons nous frotter aux arbres, humer le vent et scruter l’horizon. Cinq sens peuvent suffire au bonheur. Et s’il nous est inacceptable de bannir l’intuition de nos existences, alors réservons la pour des jeux et des enjeux dont les perdants restent en vie. Nous fier à notre intuition, c’est aussi accepter de nous en méfier.