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La Norvège ne regorge pas que de cascades de glace ou d’exits majeurs pour les BASE jumpers. C’est aussi une terre de Big Walls granitiques où l’art de l’escalade traditionnelle sur coinceurs peut se cultiver. L’équipe du Roc Aventure Programme de la FFME l’a testé pour vous au Kjerag, sur la côte sud-ouest du pays. Le récit en images et toutes les infos pratiques par Jonathan Crison, coach du groupe.

La promotion 2022-2023 du Roc Aventure Programme de la FFME se compose de Léa Delacquis, Kenza Slamti, Margaux Deschamps, Etséban Daligault, Thomas Joannes, Tanguy Topin, encadrés par Gérôme Pouvreau et Jonathan Crison. Les jeunes du team sont tous issus du top niveau en escalade. Pour son stage « escalade traditionnelle », l’équipe a choisi les terres scandinaves et les spots méconnus de Bohuslan en Suède, ou de Nissedal en Norvège.

Le groupe a aussi vaguement entendu parler d’une voie, un « big wall » plutôt, sur la côte ouest norvégienne… Apparemment magnifique, tant pour la magie des lieux que pour la qualité de l’escalade. Tel le chant des sirènes, la paroi sait user de son charme pour attirer les grimpeurs. Ses mensurations ont tout pour plaire, et nous sommes rapidement séduits par ces 1000 mètres de granite perdus au fond d’un fjord.

Le Big Wall envisagé, pointé ici par l’astre du jour  ©RAP/FFME

La face est orientée nord, le fjord encaissé,
le sommet humide et enneigé en début de saison

Petit bémol, comme toute espèce sauvage, le « mønster » ne se laisse pas facilement apprivoiser. Robert Caspersen, légende de l’alpinisme et de l’escalade norvégienne nous donne effectivement les sous-titres de la partition : « pour être en conditions optimales et sécher parfaitement, la voie nécessite une semaine de beau temps ». Okey, merci Robert, on sait à quoi s’attendre…

Les infos glanées concordent et mettent effectivement en avant les difficultés à trouver les bonnes conditions : il pleut souvent dans cette partie de la Norvège, où rien n’arrête les perturbations venant de l’ouest. La face est orientée nord, le fjord encaissé, le sommet humide et enneigé en début de saison. Une cascade borde la voie, et la ligne de fissures que remonte l’itinéraire assure un bon passage pour l’eau… La voie sèche donc lentement…

En préparant le stage, on se disait qu’il y avait quand même peu de chances de rendre visite à la ligne, mais… Que si une occasion se présentait, il faudrait la saisir… Heureusement, pour reprendre le célèbre adage norvégien, « avec des si, on mettrait Oslo en bouteille », un créneau espéré sans trop y croire semble se profiler petit à petit.

Dans les premières longueurs, du pur granite ©RAP/FFME

Attaque aux frontales ©RAP/FFME

Fissures au programme, et protection des mains « home made » ©RAP/FFME

24 longueurs, zéro spit

Une petite fenêtre météo de 72 heures sans pluie paraît se confirmer. Les conditions ne seront pas parfaites mais le projet devient envisageable. Il s’agit maintenant d’être stratégique pour optimiser le timing. Au final, entre la logistique d’accès et l’essorage de la ligne, nous n’avons guère de choix.

Décision est prise, l’équipe laisse passer deux journées pour que la voie sèche après les pluies diluviennes des jours précédents. Puis s’engagera dedans – la voie Hoka Hey, 900 m, 7a max – en non-stop, c’est à dire sans s’arrêter pour dormir au milieu, avec un départ vers 1h30 heure du matin. Les cordées auront donc une bonne trentaine d’heures devant elles pour rejoindre le sommet du mur avant les premières gouttes annoncées…

Le bateau nous permet une approche aussi « chill » qu’inhabituelle en remontant le Lysfjord et nous dépose au pied de la paroi. On a effectivement connu pire comme accès. Il ne reste plus qu’à se reposer au mieux avant le prochain réveil… Tardif ou matinal, on ne sait plus trop : la longueur des journées et l’obscurité approximative de la nuit n’aident pas à se repérer. Bref, lever minuit. La pénombre arrive finalement timidement, on commence le socle à la frontale : les amarres sont larguées et c’est parti pour 24 longueurs de corde.

Des dièdres parfaits ©RAP/FFME

Relais pendus sur coinceurs

Les longueurs clés de la voie, autour du 7a, en bonnes conditions, permettent à nos grimpeurs habitués aux 8ème et 9ème degrés de « cruiser » entre les friends et d’apprécier le paysage. Le reste de la voie, soutenu dans le 6b et plutôt humide (pour ne pas dire trempé !) va plutôt permettre d’apprécier l’humilité face à une paroi de cette envergure, et d’utiliser toutes les techniques vues précédemment dans le cursus de formation : Il va falloir chercher l’itinéraire, faire ses relais pendus sur les coinceurs, et accepter parfois de jouer en artif pour rester en sécurité et être efficace.

La raideur devient délicieusement effrayante, et l’ambiance de la paroi se baigne peu à peu d’une douce austérité. Le sommet se rapproche lentement, mais finit pourtant par arriver avant la nuit suivante.

Il ne reste à présent « plus qu’à  » marcher pour retrouver les tentes, les sacs de couchages et le sommeil, 28 heures après les avoir laissés. Et ce ne sont certainement pas les premiers « plic ploc », quelques heures plus tard sur les toiles des tentes, qui nous en sortiront….

 

Au sommet ©RAP/FFME

©RAP/FFME

Informations pratiques

Voie 

Hoka Hey, 875 m, 7a max (7+ norvégien ou A2+ en artif) ouverte en 1996, par Stein-Ivar Gravdal et Trym Atle Sæland. La voie compte effectivement parmi les plus belles que nous ayons eu la chance de gravir ! Merci aux ouvreurs et à dame nature !

Situation et informations générales

Le Kjerag se situe sur la côte sud-ouest norvégienne, quelque part entre le jardin d’Eden et le Mordor en fonction de l’humeur d’une météo plutôt changeante.  Le spot est un site emblématique de Norvège. Et pour cause. Le fjord de plus de 20 km est bordé de parois taillées au couteau, avoisinant le kilomètre vertical, et recèle quelques merveilles géologiques tel le Kjeragbolten, un incroyable bloc erratique de 5 m2 coincé à 1000 mètres de haut entre deux parois.

La raideur des faces est telle que le spot est rapidement devenu l’un des temples mondiaux du base jump. Le départ de la voie (bivouac) correspond d’ailleurs à l’aire d’atterrissage et la sortie d’un des nombreux « exits » pour les sauts.

Une poignée de voies ont été tracées sur la paroi, généralement avec plusieurs longueurs d’ «artif » à l’ouverture. Hoka Hey remonte sur 900 m et 24 grandes longueurs l’évident et attirant pilier que l’on aperçoit au fond du fjord, en arrivant à Lysbotn.

Hormis les 3 premières longueurs, la ligne suit tout le long des lignes de fissures. Il est donc possible « d’artifer » sur 90% de l’itinéraire, information plus ou moins importante en fonction de l’humidité de la voie. Le tracé, très logique et esthétique, chemine à travers une « vrai ligne » tout au long de la face.

Période

De juin à septembre.
Bien que Hoka Hey soit une des voies du mur qui sèche le plus rapidement, attendre au moins 2 jours sans précipitations après la pluie avant d’envisager une ascension, idéalement une semaine.

 

Accès

Depuis Lysbotn, se faire déposer en bateau au spot d’atterrissage des BASE jumpers. Le plus simple est de se rendre à la SBK Base, la compagnie de base jump locale qui pourra probablement vous rendre ce service pour une quinzaine d’euros par personne. Une astuce intéressante est de laisser au départ un sac avec les affaires de bivouac sur le ponton et de s’arranger pour le faire récupérer le lendemain par la compagnie.
Bivouac ***** autour du ponton, moules et bois à disposition pour le BBQ. Eau douce à 10 minutes. Eviter de bivouaquer en plein milieu sur la belle pelouse verte, au risque de vous mettre les vikings-base jumpeurs à dos (et ils sont généralement plus costauds que les grimpeurs…)

Le départ de la voie se rejoint à vue et facilement en 30 minutes max.

Stratégie de grimpe 

En 2 jours, en portant éventuellement les sacs sur 1 ou 2 longueurs, puis en hissant. Ou en 1 longue journée.
Dans les 2 cas faire le plein d’eau à la vire médiane permettra d’alléger les sacs…

Bivouac **** à la vire médiane, nombreux emplacements à plat pour dormir.
La proximité de la cascade assure la présence d’eau au bivouac. Elle s’atteint facilement en traversant la vire.
Si la cascade est plus sèche, emporter au cas où des pailles pour siphonner les flaques et des Ziploc pour récupérer les filets d’eau…

 

Le topo de la voie ©Adrien Gilbert

Matos

2 jeux complets de #0.1 à #3 Camalots,
1 #4 Camalot,
1 jeux de câblés.
Tripler les tailles moyennes, de #0.4 à 1.
Pas mal de sangles

Ce rack proposé apporte une marge appréciable et normalement suffisante pour faire les relais et si besoin de faire de l’artif.

Aucun point en place dans les longueurs, (à l’exception d’un piton sur la voie et 1 ou 2 coinceurs coincés). Un peu de matos en plus ou moins bon état aux relais : on trouve généralement quelques cablés et/ou pitons corrodés par l’air marin. Les relais sont donc systématiquement à construire et/ou à renforcer.

Descente 

À pied via le plateau sommital (la descente en rappel reste possible en cas de besoin, mais il faudra abandonner pas mal de matos). Du sommet suivre la bordure des falaises vers l’Est pour rejoindre la route de Lysbotn en 2h30. De la route, on peut faire du stop, attraper une navette des bases jumper, ou en fonction de l’heure, rentrer à pied à Lysbotn en 1h30.

Autres spots à proximité 

Uskedallen et Nissedal pour les grandes voies, Havrnes pour la couenne.

 

Remerciement spécial à Adrien Gilbert pour les infos précieuses, et le topo.

 

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