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Plus qu’une excellente BD de montagne, Ailefroide 3 954 est le témoignage d’un alpiniste ayant tiré un trait sur les dilemmes de la passion et du risque. Un trait nerveux et puissant.

Rochette. Ce nom vous dit forcément quelque chose. Sur un topo ? Pas sûr. Un roman ? Presque. Une bande-dessinée ? Bingo.
Jean-Marc Rochette publie ce mois-ci une BD autobiographique, Ailefroide. De sa jeunesse grenobloise des années 70, on retient un parcours somme toute classique : premiers pas d’escalade à Fontaine, premières virées en Oisans en vélomoteur et premières grandes courses d’un jeune ado qui trouve dans la montagne, le grand air qui fait défaut dans son quotidien familial et scolaire. Quelques fugues du lycée Champollion plus tard et l’histoire de ce jeune pupille de la nation, à la relation difficile avec sa mère, prend toute son épaisseur et sa singularité. Du pilier Frendo à la Barre des Ecrins, en passant par la face NE du pic Coolidge jusqu’à Ailefroide et sa face nord, beaucoup de grandes courses hanteront le jeune dessinateur en herbe. C’est d’ailleurs le glacier Long, à l’Ailefroide, qui posera un jalon important dans son parcours, tant d’alpiniste que d’artiste. « Le couloir » est l’une de ses peintures à l’huile les plus intenses.

 

Ailefroide 3 954, Rochette, Casterman, 2018.

Rochette s’engage et fait de la contestation un moyen de cracher aussi le venin de ses propres démons

Ticket de sortie

Les plus jeunes auront certainement en tête l’adaptation cinématographique à succès du Transperceneige (The snowpiercer, 2013), bande-dessinée de science-fiction aussi géniale que terrifiante, par sa critique sociale (un train condamné à rouler dans un monde devasté, les wagons représentant les différentes classes sociales). Tout au long de sa carrière, Rochette s’engage et fait de la contestation un moyen de cracher aussi le venin de ses propres démons : après une manif’ contre le projet Superphénix, il ne cesse de dénoncer, crayon en main, et notamment dans l’Echo des Savanes avec Edmond le Cochon. Cette satire sociale et burlesque sera « son ticket de sortie » comme il l’écrit. À partir de là, Rochette s’éloigne des sommets, la faute à un grave accident qui le mène aussi à un constat, au pied d’El Capitan « Est-ce que j’avais envie moi aussi de risquer ma vie pour un caillou, aussi gros soit-il ? (…) ma voie était ailleurs ». L’épilogue de Bernard Amy enfonce le clou de la destinée de Rochette « Il faut se souvenir que, généralement, l’entrée en alpinisme a lieu au moment du passage de l’adolescence à l’âge adulte, avec tout ce que cela comporte de doutes et d’incertitudes. C’est bien souvent la période des malaises existentiels, des angoisses sociales, des indignations et des révoltes. »

Le jeune grimpeur grenoblois a grandi. Alors qu’il allait former l’une des fortes cordées des années 70, avec Jean-Claude Zartarian, fauché par une avalanche, le destin secoue Rochette, le fait mûrir et grandir le long des citadelles des Ecrins. Jusqu’à faire des choix radicaux et s’éloigner des sommets. Cette autobiographie, 40 ans plus tard, est la preuve que la montagne n’a jamais cessé d’occuper son esprit (et encore un peu de son temps libre). Après avoir été tiraillé entre pinceaux et piolets, le jeune grimpeur grenoblois est devenu un dessinateur à succès.
Confronté comme tous les alpinistes au dilemme du risque, il en a tranché le nœud gordien d’un coup de crayon.

Jean-Marc Rochette. ©Casterman

À l’occasion de la sortie d’Ailefroide 3 954, Jean-Marc Rochette expose ses planches à la Maison de la montagne de Grenoble, du 19 au 31 mars 2018. Mercredi 21 mars, à 19h30, le dessinateur sera accompagné de Bernard Vartanian et Eric Laroche-Joubert pour une conférence sur cette BD et l’alpinisme des années 70 à nos jours.