Presque seuls dans les Alpes : une traversée à skis de la Grande Casse à la Grande Bleue

Présenté samedi au High Five Festival, Presque seuls dans les Alpes raconte la traversée à ski de la Vanoise à la Méditerranée imaginée par Fabien Maierhofer avec Jérémy Prévost et le guide Xavier Cailhol. L’idée tient dans une gourde : emporter un glaçon prélevé au glacier de la Grande Casse et l’emmener à la mer. Un raid à skis avec du plat et du pentu, mais surtout une histoire de copains, drôle, savoureuse, qui gagne peu à peu en épaisseur et rend hommage à Nico Favre, complice trop tôt disparu.

Le glaçon n’a rien demandé mais Fab Maierhofer y tient : il s’agit de l’emmener à la mer, tout simplement.

Le glaçon est prélevé là-haut, sur le glacier de la Grande Casse, puis enfermé dans la gourde de Xavier Cailhol. Destination Villefranche-sur-Mer, là où, plaisante Fabien Maierhofer, les « crétins des Alpes » allaient autrefois chercher le sel. Une pseudo-route du sel, mais à skis, et un fil rouge suffisamment absurde pour faire tenir le récit sans avoir besoin de lui coller un grand discours.

C’est même l’une des qualités de Presque seuls dans les Alpes. Beaucoup de films de montagne commencent avec une idée simple avant de s’empresser de lui trouver une portée universelle. Maierhofer fait plutôt l’inverse. Il se moque de son projet, de lui-même et par là de cette prétention qu’ont certains filmeurs ou athlètes à transformer n’importe quel projet en prétexte à l’universalité.

Condis parfaites pour débuter le trip ! ©Jeremy Prevost

Faisons les présentations. Fab Maierhofer, c’est la « burne en alpinisme par rapport aux deux autres » et un filmmaker qui rêve de traverser les Alpes avec « une CB et un sac à dos » sans plan préétabli. À ses côtés, Jérémy Prévost est celui qui sait skier fort, encaisser et, visiblement, prendre sa part des corvées.

Xavier Cailhol est le guide, donc l’homme qui sait où aller, en théorie, et quand sortir une fiole de génépi, en pratique. Le trio est complété par Loris Poussin, cameraman. On a croisé Fab au High Five Festival pour qu’il nous parle de son film diffusé pour la première fois.

« Mon intention, c’était de montrer ce qui se passait vraiment sur une traversée au long cours, de faire quelque chose de plus authentique, et surtout de ne pas raconter qu’on est des super-héros. Parce qu’on est très loin d’en être » explique-t-il.

Face sud de la Grande Casse, grande ambiance ©Jeremy Prevost

On a skié la face sud de la Grande Casse dans des conditions exceptionnelles

Cela pourrait n’être qu’un film de potes. C’en est un, mais un bon. Parce qu’il y a d’abord de la montagne, plein. Dès la Grande Casse, la face sud bien engagée donne le ton et rappelle que, comme le résume le guide, « c’est pas les Trois Vallées ici ! » Ensuite, parce que le ski n’est jamais réduit à une suite d’images léchées. Il faut traverser, monter, descendre, bricoler des liaisons, accepter les looongs plats et compter parfois sur les copains qui font taxi. Pour traverser les Alpes, il suffit finalement d’une carte bleue, d’un sac à dos… et d’un Xavier Cailhol.

Treize jours d’aventures à ski avec des hauts et des bas ! « Le meilleur moment et le pire sont proches ! On a skié la face sud de la Grande Casse dans des conditions exceptionnelles. C’est une des grandes faces raides des Alpes, autour de 1 400 ou 1 500 mètres, et pour moi c’était un projet d’une vie. Je suis très heureux de l’avoir fait, mais je n’y remettrai probablement jamais les pieds, c’est engagé. Et le pire moment, c’était justement l’accès à cette face, sur une arête effilée. Xavier avançait comme s’il marchait sur un trottoir ; moi, j’étais plutôt une panthère sur la banquise… » se souvient Fab Maierhofer.

 

Sur l’arête de la Grande Casse ©Jeremy Prevost

Fab Maierhofer ©Jeremy Prevost

Traversée à rallonge

Il y a les parcs nationaux où le drone reste au fond du sac, puis le moment où Fab Maierhofer peut enfin le sortir : « il a du plomb dans l’aile » (pas le drone, mais le télépilote). Il y a les journées qui n’en finissent pas parce qu’il faut filmer, recommencer, peauter, dépeauter. « Filmer une traversée des Alpes, c’est un excellent moyen de la rallonger », constate-t-il.

Il y a ces séquences où le sérieux du ski-alpinisme est méthodiquement saboté. Par exemple en expédiant d’abord les skis sur l’autre rive. L’un d’eux manque son atterrissage et finit à l’eau. Puis un autre, lancé pourtant plus loin. Quelques secondes qui résument assez bien le film : dérision et une bonne tranche de rigolade, mais plutôt après. 

Filmer une traversée des Alpes, c’est un excellent moyen de la rallonger

Un conseil ? Si vous voulez être (presque) seuls dans les Alpes, évitez le vallon du Pont de l’Alpe (05) un jour de grand beau… ©Poussin/Maierhofer

Grand ski sauvage et plat de la mort pour passer de Montgenèvre à Abriès… ©Poussin / Maierhofer

À mesure que les jours passent, le ton change. Les cols s’accumulent, la fatigue XXL aussi. Proche du clignotant et de l’arrêt d’urgence, Fab livre sa méthode pour survivre à n’importe quel raid à skis : espérer que quelqu’un craque avant vous. Il parie sur son cameraman Loris Poussin, qui ne dort plus, avec l’espoir qu’il jette l’éponge avant lui. Et lorsque Jérémy rappelle qu’après une bonne grosse journée le plus important reste une bonne « barretasse », on retrouve l’esprit Bon Appétit : ne jamais laisser l’effort devenir trop sérieux.

« On essaie tous de trouver du sens dans les films, parfois un peu trop. Il y a toujours quelqu’un pour dire qu’il va traverser les Alpes pour sauver la planète… et parfois, ça se voit qu’on court un peu après le sens. Là, l’idée était justement de ne pas s’inventer une histoire pour raconter une histoire. Voir que j’en chie et que les autres avancent plus vite que moi mais restent – jusqu’à preuve du contraire – des amis : ça suffit à raconter la traversée » explique Fab Maierhofer.

Le Fab et le Xav. ©Poussin / Maierhofer

Mais Presque seuls dans les Alpes ne se contente pas de faire rire. Au fil des jours, l’objectif – transporter un glaçon de la montagne à la mer -compte moins que le temps passé ensemble. Les couloirs, les soirées en refuge, les fonds de vallée sans fin et les « 621 cols » de l’étape deviennent une collection de souvenirs en or. Rien de très neuf pour un film de montagne, mais ici la différence tient au ton et au regard. Les images sont belles sans chercher sans cesse à l’être. Le spectateur, lui, fait partie de la bande.

Loris Poussin, Xavier Cailhol, Fab Maierhofer et Jeremy Prevost. ©Prevost

Et puis il y a un absent : Nico Favre, l’ami de Fabien Maierhofer, avec lequel il a beaucoup filmé et construit une part de l’identité de Bon Appétit. L’hommage reste discret, en arrière-plan, mais cette traversée est aussi une manière de continuer à avancer avec quelqu’un qui n’est plus là.

« C’est un projet qu’on avait en tête avec Nico depuis les 14 x 2000 des Bauges. Avec lui, j’aurais toujours trouvé une bonne excuse pour ne pas faire cette traversée, parce qu’il avait une caisse exceptionnelle et que moi, je suis plutôt collé au parquet ! Mais après sa disparition, je me suis dit : allez, je me botte le cul et je fais ce truc pour lui rendre hommage.

C’était le troisième film qu’on devait faire ensemble. Au fond, le vrai sujet du film est aussi là : boucler la boucle avec Nico et terminer tous les projets qu’on avait imaginés ensemble » raconte Fab Maierhofer.

Le film alterne entre la blague et la mélancolie, le ski et le voyage, le récit d’aventure et la dérision. Maierhofer connaît trop bien les codes du film de ski pour les prendre au sérieux, mais aime trop la montagne et ses copains pour simplement s’en moquer. Au bout, il reste la Méditerranée. Et un Maierhofer bon cru.