Au début de l’été, le guide François Damilano et le philosophe Xavier Pavie ont fait dialoguer alpinisme et philosophie. Retour sur un séjour au coeur du massif du Mont-Blanc mêlant immersion et réflexion. Au fil des étapes, chacun ne trouve pas forcément de réponses, mais se pose de meilleures questions qu’il faudra ensuite redescendre dans la vallée.
Associer la haute montagne et la philosophie, c’était le pari de ce premier séjour proposé début de juillet entre glaciers, sentiers du vertige et escales en refuges. Instaurer un dialogue entre effort physique et pensée, entre le corps qui grimpe et l’esprit qui questionne – et réciproquement. Quatre jours de déambulation et trois nuits refuges centrés sur trois thèmes : la responsabilité, le regard d’en haut, le rapport à la nature.
Quelles promesses a tenu le séjour ? Quelles perspectives a-t-il ouvert aux Alpi-philosophes ?
le séjour sera bien plus qu’une promenade contemplative,
bien différente d’une expérience aseptisée
Un itinéraire qui ne se laisse pas oublier
Météo clémente, lumières radieuses, paysages grandioses : les conditions sont optimums pour accueillir les cinq participant.es venus de Lorient, Paris et Tignes. La bienveillance des éléments n’a pas rendu pour autant l’effort facile pour tous.
La remontée de la mer de glace devenue chaotique par le réchauffement climatique, le dénivelé important pour accéder au premier refuge, la remontée impressionnante des échelles verticales, la moraine finale plus longue qu’imaginée : le groupe comprend que le séjour sera bien plus qu’une promenade contemplative, bien différente d’une expérience aseptisée. Mais l’attention portée sur la démarche participative de chacun (accompagnée d’une belle séance introductive sous forme de CSV) soude rapidement les compétences et permet une expression simple et directe des attentes, questionnements et inquiétudes.
« Ce séjour m’a permis de me libérer de l’objectif du sommet pour goûter simplement au plaisir de circuler en terrain de haute montagne, portée par la bienveillance du groupe », confie Véronique.
De refuge en traversée de glacier, de sentiers aériens en exploration des espaces libérés par le retrait glaciaire, les quatre jours ont tenu une exigence : s’efforcer d’habiter la montagne plutôt de que la consommer. Ne pas « s’obliger » à un sommet a été l’une des clé de la libération des esprits, de l’espace mental et du temps pour permettre la réflexion et l’élaboration des dialogues.
Du bassin de Charpoua à celui de Talèfre puis à celui de Leschaux, les traversées en terrain minéral faites de moraines et de blocs instables obligent autant à la marche qu’à la négociation des équilibres ou l’apprivoisement du vide. D’un refuge à l’autre, chacun mesure la frontière entre randonnée et alpinisme, l’expérience des perspectives trompeuses, le privilège des longues montées en oubliant les contraintes horaires. D’un refuge à l’autre, le terrain change de nature, mais l’exigence reste constante.
ne plus voir la montagne
comme un décor statique et immuable,
mais comme une force en mouvement
Des glaciers qui racontent
La découverte des glaciers en pleine mutation saisit chacun. Le recul glaciaire est en cours, c’est un fait dorénavant connu, l’expérimenter physiquement provoque sidération et débats. Là où s’avançaient des fronts de glace, de nouvelles moraines ou des lacs spectaculaires remplissent les combes récemment mises à nue.
Que nous disent ces paysages ? Nous parlent-ils de la fragilité du monde ? Nous interrogent-ils sur notre rapport à la nature ? Ici, la pensée cesse d’être abstraction et aide à déconstruire notre regard, nos projections.
« Ce séjour m’a permis de ne plus voir la montagne comme un décor statique et immuable, mais comme une force en mouvement. Les pierres roulent, des lacs se créent, les glaciers fondent, des crevasses se creusent par des rivières passagères. Autant d’éléments qui invitent à se fondre dans une vulnérabilité partagée… », assure Laurent.
Les ateliers philosophiques : une audience élargie
Trois refuges haut perchés, trois soirées consacrées à un temps d’enseignement et d’échange. La responsabilité avec des textes de Aristote, Annanh Arendt et Paul Ricœur ; le regard porté d’en haut, avec Henry David Thoreau et Marc Aurèle ; notre rapport à la nature, avec Jean-Jacques Rousseau et Arne Næss.
Cadre tenu et surprise non anticipée : les causeries n’ont pas réuni que les seuls participants. D’autres alpinistes présents au refuge se sont peu à peu joints à notre petit cénacle. Les gardiennes et gardiens des lieux eux-mêmes, fins connaisseurs de la montagne et de ce qu’elle impose comme rapport au monde, ont également apporté leurs regard.
« Cette expérience m’a permis d’apprivoiser peu à peu des notions de philosophie qui me semblaient d’abord lointaines et des textes préparatoires que je jugeais ardus, en y trouvant des passerelles avec la vie courante. Il me faudra désormais me souvenir de ce regard d’en haut, une fois redescendue », continue Véronique.
Il me faudra désormais me souvenir de ce regard d’en haut,
une fois redescendue
Le refuge, lieu de rassemblement, forme naturellement une assemblée d’êtres disponibles pour laquelle la question philosophique retrouve sa fonction la plus ancienne. On s’y pose ensemble, à voix haute, sans hiérarchie entre celui qui a étudié Arendt et celui qui garde la cabane depuis vingt ans. L’un n’excluant d’ailleurs pas l’autre. L’occasion même de découvrir avec curiosité les profils (souvent universitaires) de chacun.
Pour Bertrand, autre participant, ce séjour lui a permis de « comprendre que prendre de la hauteur, physiquement et intellectuellement, nous élève doublement : la symbiose entre la pratique physique et l’exercice spirituel confère plus de résonance et de profondeur à chaque pas, à chaque paysage, à chaque cordée. »
Un manifeste né en chemin
En cours de séjour, le groupe a décidé de rédiger collectivement un manifeste philosophique. Matière née des échanges eux-mêmes, comme un prolongement naturel : la montagne et la philosophie avaient réussi, ensemble, à faire émerger une parole commune ; pourquoi ne pas la fixer, la porter au-delà du séjour ? Un texte en cours de rédaction comme pour s’obliger à prolonger les dialogues une fois rentré chez soi, un texte comme un fondement d’une expérience qui ambitionne de s’enrichir au fil des éditions.
Voeux, démarches, espoirs et recherches synthétisés en quelques points simplement exprimés :
I. Habiter la nature. Non plus seulement la découvrir, l’arpenter ou la contempler, mais la considérer comme notre maison : la nettoyer, la rénover, la faire durer.
II. Laisser le moins de traces possible, là où hier nous cherchions encore à marquer notre passage.
III. Progresser vers la sobriété. À l’image du sac que l’on porte en montagne, se départir du superflu, distinguer l’indispensable, le tolérable, et l’inutile
IV. Reconnaître notre responsabilité de prendre soin de nous-mêmes, des autres et du monde.
V. Prendre de la hauteur n’est utile que si on redescend plus responsable qu’au départ de l’ascension.
À travers ces mots se retrouvent, presque intacts, les trois fils tendus entre les refuges depuis le départ : la responsabilité, portée ici jusqu’à son terme le plus concret ; le regard d’en haut, qui redescend sous la forme d’une sobriété choisie ; le rapport à la nature qui a cessé, en une semaine, d’être un décor pour devenir une entité à habiter et à respecter.
À n’en pas douter, l’exercice du manifeste n’est pas clos ; il continuera de s’écrire dans les semaines qui viennent.
Je retiens l’idée du naturel et du nécessaire, qui me permettra, demain,
de ralentir, voire de stopper, ma quête permanente du mieux
Ce qui reste
Un séjour ne se mesure pas seulement à son itinéraire ou à son dénivelé. Celui vécu par le petit groupe AlpiPhilo laisse une trace plus difficile à cartographier que les classiques ascensions, incite à regarder la montagne d’une manière différente, permet de se regarder soi-même en train de la traverser.
« Grâce à cette expérience, j’ai appris à me poser les bonnes questions plutôt qu’à chercher à y répondre à tout prix, développe Maxime. Je retiens en particulier l’idée du naturel et du nécessaire, qui me permettra, demain, de ralentir, voire de stopper, ma quête permanente du mieux, qu’il soit matériel ou immatériel. » « Entre l’esprit de cordée incarné par François et les réflexions philosophiques animées par Xavier, nous avons tous passé un séjour inoubliable, un moment suspendu », complète Thomas.
C’est peut-être cela, la réussite discrète du séjour : non pas avoir répondu aux questions posées en chemin, mais être redescendu avec de meilleures interrogations. Le manifeste philosophique né spontanément et qui sera confié au prochain groupe en sera le prolongement naturel, la trace collective d’un « regard d’en haut » que chacun tentera, à sa manière, de ne pas perdre en retrouvant la vallée.











