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Spécialiste du ski de pente raide, Paul Bonhomme ne dédaigne pas les défis à pied non plus. En témoigne son époustouflante journée du 27 août : il a enchaîné la longue arête des Mischabel, entre Zermatt et Saas, empochant huit sommets de 4000 mètres en onze heures, étalés sur dix kilomètres. En exclu, voici ses explications sur cette tranche d’alpinisme canon. Bonus vidéo.

Ne pas le réduire à un citron. Paul Bonhomme n’est pas (qu’) un alpiniste pressé. C’est un guide de haute-montagne qui aime son métier. Mais c’est un surdoué de la vitesse, du mélange alpinisme et trail, un gars dont on dit qu’il a un troisième poumon. Spécialiste du ski de pente raide, grand amateur de trail version montagne, Paul Bonhomme fait ce que les meilleurs ont toujours cherché à faire : un beau temps. Un bon temps. Un temps qui ébouriffe les alpinistes dits normaux. Après de beaux coups l’hiver dernier, entre une ouverture abomifreuse dans son jardin des Aravis, une descente hors normes de la face est de la Dent Blanche, sa saison à skis s’était achevée sur son Bob’s tribute, une traversée de la moitié des Alpes version légionnaire équilibriste, six jours à tirer sur la couenne avec une moyenne quotidienne à faire pâlir un guide dit normal.

L’intégrale des Mischabel

Le 8 août, Paul Bonhomme s’échauffe : il gravit le Sirac, dans les Ecrins, en 5h42 aller-retour depuis le parking du Gioberney, empruntant l’intégrale de l’arête nord (AD+). Le 27 août, Paul Bonhomme dort – mal – quelques heures dans sa voiture, à Randa, quelques kilomètres en aval de Zermatt, en Suisse. Le réveil est prévu à 2h30. Objectif : la traversée intégrale des Mischabel, cette longue échine qui sépare la vallée de Zermatt de celle de Saas. Une guirlande de sommets de 4000 mètres l’attend. Une arête où l’on peut foncer décordé, à condition d’être prudent, et à condition de désescalader quelques sections où la corde est habituellement de sortie. De l’alpinisme classique, mais de l’alpinisme, avec son lot de fin de saison climato-apocalyptique : glace grise sous la neige à plus de 4000, glaciers torturés en deçà, piles d’assiettes dans certaines descentes. Onze heures plus tard, Paul Bonhomme a réussi son pari : il a littéralement avalé l’échine sud-nord des Mischabel. En onze heures et six minutes effectives (repos compris, dont 9h55 en action), Paul Bonhomme a bouclé huit sommets de 4000 mètres, soit 4200m de D+ et 36km au compteur pour la boucle.

Dans le détail horaire, cela donne : l’Alphubel (4206m) atteint depuis Randa (1400m) au bout de 3h17, le Täschhorn Täschhorn (4480m) : 4h38, Dom (4545m) : 5h38, Lenspitze (4294m) : 6h22, Nadelhorn (4327m) : 6h52, Stecknadelhorn (4241m) : 7h08, Hobaghorn (4219m) : 7h27, Dirruhorn (4035m) : 7h59, retour Randa au bout de 9h55 d’efforts, 11h06 au total en additionnant les pauses. Paul précise que sa montre n’a pas trop aimé les multiples montées descentes sur les arêtes en permanence – et n’y attache pas non plus une importance capitale. Ce projet, son aboutissement, sa faisabilité ? On en a parlé avec lui.

De g. à d., Täschhorn, Dom, Nadelhorn : une partie de l’arête suivie par Paul Bonhomme. © Wikimedia Commons

Une journée canon

« Je suis rincé, complètement vidé, j’ai l’impression d’avoir participer à un match de boxe. J’ai mal partout, aux pieds, aux mains, aux cuisses, aux coudes … en fait quand tu fais ce genre de truc, tu ne t’écoute qu’après, ce n’est qu’après que tu te rends compte des coups que t’as pris » explique Bonhomme hier après sa journée marathon aux Mischabel. « J’avais bloqué cette semaine pour faire les courses des fournitures scolaire pour les enfants et pour y caler un de mes projets. La grande traversée à la Meije, c’était déjà clairement plus possible début août, la semaine dernière je regardais donc la météo du coté du Viso. Au fur et à mesure, celle-ci s’annonçait plus que moyenne avec pas mal d’orages. Du coup en descendant de Tête Blanche vendredi dernier avec mes clients de Chamonix-Zermatt, j’ai vu cette arête et je me suis dit que c’était un beau plan « B » au cas où. » Et voilà comment viennent les parcours hors normes… Paul Bonhomme tient à préciser qu’il ne connaissait que la montée à l’Alphubel (4206m), un classique, et qu’il a gravi auparavant le Täschhorn et le Nadelhorn mais par leurs voies classiques de printemps. Il ne connaissait donc rien de cette arête de près de dix kilomètres à plus de 4000 mètres d’altitude !

« J’ai donc passé un week-end à regarder les topos et à me renseigner. C’est là que je suis tombé sur la vidéo d’Andreas Steindl qui avait fait le record entre Zermatt et Saas-fee (en 7h45 !) en 2015. Ça m’a bien aidé pour faire le sac et pour me donner une idée du timing à tenir. Lui par contre était soutenu tout du long, hélico compris, et a fait « seulement » cinq sommets ». Sa traversée de 2015 partait de Zermatt suivait une ligne sud nord avant de descendre sur Saas, en zappant les trois sommets plus au nord qu’a ajouté Paul : Stecknadelhorn (4241m) : 7h08, Hobaghorn (4219m) : 7h27, Dirruhorn (4035m).

Alphubel, premier sommet ! © Paul Bonhomme

Vue sur l’arête entre Alphubel et Taschhorn qu’il vient de parcourir © Paul Bonhomme

Sommet du Täschhorn 4490m. © Paul Bonhomme

 Sommet du Dom, le plus haut, 4545m © Paul Bonhomme

Cours(e) de cramponnage

Paul Bonhomme ajoute qu’il avait quant à lui pas mal de contraintes : pour éviter un retour trop long il est parti de Randa, plus bas et plus loin que Zermatt et n’avait aucune assistance. « Mais j’avais aussi une grosse contrainte en moins : je n’y allais pas pour faire un record avec des caméras et toute la pression qui va avec. Je pouvais m’arrêter quand je voulais si je ne le sentais plus. Ma stratégie était assez simple en réalité : monter par là où je connaissais le mieux et où j’avais un temps de référence, l’Alphubel, puis voir la suite en fonction des premières impressions : si je mettais 3h30 ça voudrait dire que j’étais dans le juste, à partir de 4h00 il faudrait que je me pose des questions. Au final j’ai mis 3h17, et la suite a bien fonctionné. » Avec un sac réduit au minimum – un litre d’eau au départ, Paul a fait un peu le chameau « mais j’avais bu quatre litres la veille ! » (sic) et n’a pas pris de corde, mais des crampons acier, et « une paire de Scarpa Ribelle S OD aux pieds : des armes pour ce genre de projets mêlant la course et l’alpinisme, mais il faut vraiment avoir un bon niveau de cramponnage ! »

Le plus dur dans ce genre de projet ? « Tout : la nuit dans la bagnole, le plantage d’itinéraire à la montée sur Täschhutte (j’étais pas réveillé), les conditions bien mixte à la descente de l’Alphubel et sur la trav’ entre Täschhorn et Dom, l’altitude constante, la descente du Dirrhuhorn dans le pierrier gigantesque du Dirrugletscher … toutes les montées, particulièrement à partir de celle de l’arête du Täschhorn. » Le plus beau ? « Avoir cette sensation étrange pendant toute une journée d’être exactement là où tu dois être. »