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Deuxième Old Man de notre périple écossais : le Stoer, véritable piton des mers. Après le Hoy, direction l’extrême nord-ouest des Highlands. Après avoir longé les falaises plongeant dans l’Atlantique Nord, il faut franchir un chenal fouetté par les vagues et le vent. Pour enfin serrer les prises grasses d’embruns. Ambiance grès marin.

Le jeune grimpeur aurait tort de croire que tout est gagné, une fois le Old Man of Hoy grimpé. C’est que les « seastacks », ces tours de Pise de bord de mer, sont légion en Ecosse. Certes, le Hoy est le plus haut et le plus connu. Mais d’autres méritent le détour et possèdent leur propre caractère. Et si celui du Stoer, c’était la mer ?

©Ulysse Lefebvre

Il n’est pourtant pas beaucoup plus éloigné des terres que ces confrères. Mais le Stoer nécessite un petit saut par dessus l’eau. C’est fou comme deux dizaines de mètres vous emmènent loin, dans le monde des vagues et des embruns.

Notre escapade estivale en Ecosse se poursuit au gré des averses qui vous rincent les os, immédiatement suivies d’éclaircies surnaturelles. Au-delà de l’escalade, la route en Ecosse est un motif de voyage à part entière. C’est à bord de notre camping-car panoramique que nous traversons le nord du pays. De nuit, les chevreuils et les cerfs apparaissent par dizaines dans les phares. Nous nous arrêtons, moteur éteint et restons nez à nez avec les maîtres de la forêt. On se regarde, on se demande ce que chacun fait là. Tout semble plus grand. Il fait bon être dans la « wilderness« .
Les deux cordées que nous formons, Marie-Doha et Antoine, Virginie et moi-même, sont désormais bien décidées à découvrir ce deuxième Old Man, quelque part à l’ouest, vers le Cap Wrath.

« Beau » temps. ©Ulysse Lefebvre

Mauvais temps. ©Ulysse Lefebvre

Depuis le petit phare de Stoer Head, construit par Thomas Stevenson, ingénieur, père d’un certain Robert Louis Stevenson, écrivain, le cap vers notre île au trésor est évident : il s’agit de suivre un sentier traversant pelouses et tourbières. Au loin, au cœur d’un rideau de pluie soudaine, le théâtre de nos futures gesticulations verticales apparaît : soixante mètres de grès empilé en équilibre instable. C’est un pur produit de l’érosion et du temps qui passe. Mais avant d’y monter, il faut y descendre, et le sentier plonge raide vers l’océan. Brin de corde recommandé.

Préparation avant la raide descente au pied du Stoer : le kilt et ses petits inconvénients. ©Ulysse Lefebvre

Au pied, deux options : se jeter à l’eau pour emmener un brin de corde de l’autre côté et traverser, ou profiter de la présence d’autres grimpeurs pour poser la tyrolienne sans se mouiller. Par chance, nous sommes dans ce second cas. Ce qui ne veut pas dire que nous ne serons pas mouillés un peu plus tard…

Ici, pas de spits ou de goujons béton pour ancrer la tyrolienne. Comme pour l’escalade, il faut utiliser des moyens « amovibles », comme des friends ou des coinceurs câblés, pour tendre la corde qui servira de passage de l’autre côté du chenal et établir un premier relais. Antoine est à l’ouvrage et il multiplie les points pour assurer et rassurer. Le soleil est de retour mais le vent forcit. Ce pilastre de bord de mer semble séloigner de plus en plus du monde terrien. Nous allons grimper sur un mât, battu par le grand air marin. 

Vérification des ancrages de la tyrolienne. ©Ulysse Lefebvre

Sur le fil. ©Ulysse Lefebvre

On sait que les cotations britanniques ne doivent pas être sous-estimées. Outre les protections à placer soi-même, le niveau technique et le moral des grimpeurs écossais invite à l’humilité. Rappelons que la voie normale (« original route ») sur laquelle nous nous engageons a été ouverte en 1966 par l’inénarrable Tom Patey et sa bande. Bien avant les coinceurs à cames, les cordes ultra-légères et les chaussons à la gomme aussi tendre qu’un steack Angus.

On y va donc doucement mais sûrement. Et heureusement ! Notre suprême leader, Antoine, grimpeur de 8b va se faire réveiller dans cet équivalent 6a (5a UK), à froid. Le numéro 4 est bienvenu dans la double fissure horizontale et grasse d’embruns. Ca daube et les avant-bras n’ont pas le temps de comprendre ce qu’il leur arrive que déjà, il sont durs comme des bouteilles de scotch. Juste en dessous, les remous dont l’écho est amplifié par les rochers tout autour, nous passent l’envie de voler, plus que jamais. Serait-on déjà dans le crux de la voie ?

« Greasy ». ©Ulysse Lefebvre

Une première longueur en traversée, qui chauffe les bras d’emblée. ©Ulysse Lefebvre

Serait-on déjà dans le crux de la voie ?

La traversée en première longueur, grand moment de bonheur. ©Marie-Doha Truchot-Vannier

Plus haut, le Stoer nous fait prendre l’air. Des rafales de vent qui avoisinent maintenant les 100km/h donnent une ambiance dantesque à l’ascension des 67m de la voie. Une paille ? Non, un Old man ! La mer est omniprésente, plus proche aussi par définition, d’autant qu’elle s’agite tout autour du stack. Ca bouge là non ?

©Ulysse Lefebvre

Et l’on retrouve ces petits pas caractéristiques des lieux auxquels on a bien du mal à s’habituer : rien d’extrême non, mais deux ou trois pas à peine plus durs que les autres, qui s’enchaînent sans possibilité de protection, le tout juste au-dessus du relais. Un essai, deux essais, je tremble et passe la main au suprême leader. Antoine survole les pas, kilt au vent. Dans le topo, je ravale ma fierté en lisant « 4b UK ».

Une belle envolée, loin du dernier point, très proche de la vire du relais… 4b UK. ©Ulysse Lefebvre

Les autres grimpeurs, locaux, sont repartis depuis longtemps. Ils savent bien que l’escalade n’est qu’un élément parmi les autres ici, et qu’il faut tenir compte d’autres facteurs limitants : vent, lumière, pluie mais aussi marée… Ma quoi ? Après un passage éclair au sommet, en tenant à peine debout sous les coups de bambous, on redescend rapidement pour se retrouver les pieds dans l’eau, et tout ce qui était resté accroché au R0. Bein ouai, la mer ça monte. C’est les pieds dans l’eau et dos aux grosses vagues qu’on repart sur le fil de la tyro pour rejoindre le plancher des vaches, le vrai, le sec.

L’écho des vagues résonne jusqu’en dernière longueur. ©Ulysse Lefebvre

Retour sous les vagues. ©Virginie Lacroix

Sur la corde tendue, ventre en l’air, les vagues chatouillent à présent les sac à dos. Le niveau est monté de deux mètres environ ! Le temps de désinstaller et Antoine se fait entièrement recouvrir par une vague inattendue. On est trempés mais on se bidonne : ah ils ont du bien se marrer les Ecossais en nous voyant encore dans la première longueur quand ils quittaient déjà les lieux !

Encore une fois, ce qu’on croyait être une grimpette à la demie-journée s’est transformé en petite expédition haute en couleurs. Rincés, on rejoint le camion en se souvenant du proverbe local : « La pluie d’aujourd’hui, c’est le whisky de demain ».

Episode #3 à suivre…

La pluie d’aujourd’hui,
c’est le whisky de demain

Le grimpeur et la mer. ©Ulysse Lefebvre

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