« L’ombre de Marco Siffredi plane sur le film »  Rencontre avec Serge Hazanavicius

Réaliser Tout là-haut était un pari risqué. Celui de faire un film sur la montagne qui n’intéresse pas le grand public. Et celui aussi de faire un film de cinéma snobé par le milieu de la montagne. L’avant-première, projetée lundi 27 novembre au Pathé Chavant de Grenoble, nous a donné l’occasion de voir un pari gagné par Serge Hazanavicius, réalisateur du film et grand amateur de glisse. Rencontre.

Comment vous situez-vous dans ces deux mondes pas toujours raccords que sont la montagne et le cinéma ?

Là t’as la plaine, là t’as la montagne, et moi je me situe entre les deux. Quand les gens de la plaine ont vu le film, ils avaient les yeux grands ouverts avec des étoiles dedans. Je suis content de ce retour côté grand public. Et de l’autre côté, j’avais besoin que les gens dont on parle se reconnaissent dedans et ne se sentent pas trahis. J’ai rencontré suffisamment de gens qui m’ont dit qu’ils n’étaient pas trahis pour être rassuré, lors des projections d’avant-première dans la région, à Sallanches par exemple.

Comment s’assure-t-on la crédibilité aux yeux des connaisseurs de la montagne ?

Vincent a appris à faire les mouflages et tout est vrai, y’a pas de fond vert ! Toute la glisse est vraie. On a juste fait quelques ajouts ou harmonisation en post-production, comme effacer des traces dans la neige, des reflets dans les lunettes…. On a rajouté aussi de la neige dans la scène de l’avalanche pour créer un sluff plus important. Mais la chute d’Alex Pittin est réelle. Y’a juste un truc que je dois raconter : j’ai rêvé de la première projection à Cham’. Dans mon rêve, les gens sont contents dans la salle mais après, au fond près du bar, y’a des mecs qui m’interpellent et me disent : « C’est sympa ton film… mais il est pas skiable ton Everest ! » Le matin je me suis réveillé et j’ai pris le téléphone : « Faut me blanchir l’Everest ! » Et on a blanchi le Hornbein par effets spéciaux. Lors des projections, les vraies, j’ai finalement eu droit aux histoires des anciens et de leur Everest. Et machin était avec Gouvy, et machin était avec Boivin…

Vincent a appris à faire les mouflages et tout est vrai, y’a pas de fond vert !

Serge Hazanavicius à Grenoble, le 27 novembre 2017. ©Ulysse Lefebvre

95% des gens ne peuvent pas s’identifier à un skieur dans une pente raide.
C’est plus facile avec une scène d’amour que tout le monde a vécu.

C’est un projet de film né en montagne ?  

Avant l’idée même du film il y avait l’envie. Je vais attaquer ma 22e saison de ski avec Stéphane Dan cette année (NDLR : guide de haute-montagne et coréalisateur du film). Toutes ces années en montagne, je sentais qu’il y avait quelque chose à raconter, avec des personnages à enjeux, des histoires et des paysages magnifiques de cinéma. Stéphane fait beaucoup d’image aussi. De mon côté, j’ai commencé à bosser avec Kev Adams. Je mets en scène tous ses spectacles depuis qu’il a 18 ans. On avait donc quelqu’un d’idéal pour parler au grand public, incarner la jeunesse, l’énergie. Et de l’autre côté il nous fallait les meilleurs riders pour montrer ce qui se fait de mieux à l’image. On a commencé en 2011. Le tournage a duré un an. Le plus gros c’était de fin février à fin mars pour les scènes dans les Alpes. Ensuite c’était trop compliqué d’aller au Tibet, donc on a tourné au Ladak et au nord de l’Inde pour les scènes autour de l’Everest. Et enfin, d’autres scènes pour finir en neige de printemps à Cham’.

On y retrouve deux gros ressorts du cinéma traditionnel : la musique et la femme (de guide en l’occurrence, avec Bérénice Béjo). Un réflexe ?

C’est marrant que tu parles de ça parce que c’est le fruit de vraies réflexion ! Mon truc à moi c’est aussi de rendre hommage. Pas particulièrement à Marco Siffredi, que je ne connaissais pas, mais aux riders, aux guides que j’ai croisés, avec qui j’ai pu partager des moments… La musique ça a été un gros travail parce qu’on savait que 95% des gens ne peuvent pas s’identifier à un skieur dans une pente raide. C’est plus facile avec une scène d’amour que tout le monde a vécu. La musique est donc la clé qui va donner la couleur de l’émotion. Et pour la femme de guide, c’est marrant que t’en parles aussi parce qu’on voulait faire un film positif. On parle trop souvent de la montagne au cinéma sous le prisme de l’accident. Je voulais un film sans conflit entre les gens, ce n’était pas le propos, même s’ils ont leurs conflits intérieurs. La femme de guide du film s’inscrit là-dedans et c’est vrai que c’est un peu la femme rêvée. Elle accepte le risque, comprend son mari, l’aide, l’accompagne… Elle est inspirée de ma femme à moi… si si c’est vrai !

Photos du tournage. ©UGC / Pascal Tournaire

Et pour amener des acteurs en montagne, pour leur apprendre les codes, le langage ?

Ils sont simplement venus passer du temps à Chamonix. Vincent Elbaz a passé du temps avec Stéphane Dan, l’a regardé bouger, fumer… Et Kev avec Doud’s Charlet. Ils ont pris des cours et Vincent a passé des heures à apprendre les nœuds… Et puis le vrai secret, c’est un premier jour de tournage à l’aiguille du Midi avec -20°C le premier jour, -30°C le deuxième et les caméras qui tombent en panne. Et c’est fait, y’a rien à jouer là, y’a un truc qui s’imprime et le gros du travail de l’acteur est fait.

Il y un peu deux films avec les spécificités des tournages en altitude, ou un film dans le film ?

Oui, Bertrand Delapierre était « réalisateur 2e équipe ». Comme on ne choisit pas forcément les jours de tournage en montagne, il fallait qu’il y ait une équipe dédiée à la montagne qui soit toujours disponible et sur place. Et ça c’est Bertrand et Stéphane qui en avaient la responsabilité, avec les riders. On bossait sur rushs avec Bertrand, chaque scène été décrite et avait sa grammaire mais surtout, une fois qu’on avait ça, je disais à Bertrand : « Donne-moi toi ton savoir-faire ! » Parce que pour raconter une histoire j’ai de l’expérience mais pour poser une caméra en montagne, il en a 1000 fois plus que moi.

Le Hornbein était le point de départ du scenario ?

Oui, il arrive tout de suite. L’idée c’est de raconter l’histoire du meilleur snowboarder du monde. Et je ne croyais pas à l’idée d’une pente secrète qui serait la plus dure. Il n’y avait donc que le Hornbein qui pouvait représenter ce summum de difficulté et d’engagement. Je voulais un film de personnages auxquels on puisse s’identifier. Il fallait donc que ce soit simple. L’Everest s’est imposé pour ça aussi, pour sa valeur symbolique. Tout le monde a vu sa face nord. Et de fait, l’ombre de Marco Siffredi plane sur le film. Mais moi le Hornbein, la première fois que j’en ai entendu parler, c’était dans la benne des Grands Montets ou de l’Aiguille du Midi avec des mecs qui en parlaient à voix basse, car tous en ont eu l’idée à un moment ou à un autre, comme l’objectif d’un astronaute des années 60 : la Lune et rien d’autre. On peut donc prendre le film comme un hommage à Marco, même si je ne le connaissais pas. Son père d’ailleurs m’a pris dans ses bras après avoir vu le film… Et puis c’est Bertrand Delapierre qui a filmé toutes ses images à l’époque…

Il n’y avait donc que le Hornbein qui pouvait représenter ce summum de difficulté et d’engagement.

C’est un parcours classique de mecs qui s’exposent, qui prennent des risques pour un objectif.

Le rôle de Kev Adams, c’est aussi pour parler à un plus jeune public et l’amener à voir la montagne ?

J’avoue que je n’ai pas pensé à ça au début puisque je lui ai parlé de ce rôle à une époque où il n’était pas encore connu comme aujourd’hui. C’est vrai qu’il est un peu catalogué dans un registre de comédie familiale, d’ado, mais ça va changer, comme ça a changé pour d’autres acteurs de cinéma tout au long de leur carrière.

Vous parlez aussi de thèmes comme le sponsoring, la compétition. Le milieu de la montagne a une relation de « je t’aime moi non plus » avec tout ça. Marco Siffredi en particulier….

Oui, c’est pour ça que j’aborde tout ça avec tendresse. Je ne suis pas là pour juger. Je sais que c’est là, que c’est un passage obligé et que c’est compliqué. Et l’histoire de ce gamin c’est quand même l’histoire d’un môme qui se trompe de chemin sans se tromper de route (elle vient de sortir cette formule, elle est mortelle. Je m’en resservirai !). Il se rend compte que quand il a tout, il lui manque encore autre chose, et l’humanité passe avant tout. C’est un parcours classique de mecs qui s’exposent, qui prennent des risques pour un objectif. Mais c’est vrai que dans le milieu de la montagne, tu as des dizaines des jeunes qui skient comme des dieux et c’est compliqué de sortir du lot.

Tout là-Haut, de Serge Hazanavicius, avec Kev Adams, Vincent Elbaz et Bérénice Béjo. En salles le 20 décembre 2017.

Hasard ou pas, revoyez le film Marco étoile filante de Bertrand Delapierre sur la tournée de Montagne en scène 2017.