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Avalanche en Belledonne : récit de l’accident par une victime (1e partie)

Suite à l’accident d’avalanche que nous avons vécu le 10 janvier 2021 dans la combe du ruisseau de la Jasse, en Belledonne, j’ai pris le temps de réécrire le déroulement de la sortie en essayant d’être le plus factuel possible. Certains faits ont cependant pu être déformés par mon interprétation. L’objectif premier est de partager le récit des évènements pour en tirer des leçons utiles à chacun. Première partie avec le contexte de sortie et l’avalanche elle-même.

La sortie prévue le dimanche 10 Janvier 2021 entre Camille, Jo ma compagne et moi-même est planifiée dans les grandes lignes le Samedi 9 au soir. Les précisions d’itinéraires sont ensuite discutées lors du trajet pour le départ.
En ce qui concerne le groupe, je suis le plus expérimenté des trois et bien que ce ne soit pas formalisé, je serais implicitement le leader de la sortie. Camille et Jo pratiquent toutes les deux depuis plusieurs années et sont autonomes dans l’activité.

Côté équipement de sécurité, nous avons tous les trois DVA/Pelle/Sonde, sac Airbag, casque de ski, petite trousse pharmacie avec couverture de survie.
Les critères de choix pour la sortie sont les suivants :
– Itinéraire compatible selon notre point de vue avec le BERA du jour
– Pas trop loin de Grenoble vu notre heure de départ prévue
– De la neige correcte à skier
– Autour de 1300m de dénivelé +/- 200m Principalement au soleil étant données les températures
annoncées et constatées les jours précédents. Ci-dessous le BERA du jour de la sortie:

BRA du dimanche 10 janvier 2021. ©Météo France

Itinéraire

Compte tenu des conditions du moment assez classiques pour un début d’hiver (manteau peu épais et longues périodes très froides), je redoute particulièrement la présence de couches fragiles enfouies liées aux successions de chutes de neige et de métamorphoses de fort gradient dans les orientations les plus froides.
Les faces NO à NE sont donc exclues d’office en raison du risque de déclenchements provoqués.
Lors de ma sortie du Samedi 9 Janvier, j’ai constaté un début de transformation de la neige en S et un fort travail du vent en orientation W.
Ces orientations sont donc exclues afin d’éviter les neiges moins agréables à skier.
Nous nous mettons d’accord pour le secteur du Rivier d’Allemont et plus précisément les vallons exposés Est entre celui de Roche Noire et celui de la brèche de Roche Fendue. Quelques retours de sortie élogieux les jours précédents et notre départ peu matinal nous font craindre une forte fréquentation des lieux mais pour ce dimanche nous n’avons pas la solitude absolue dans nos critères.

Belledonne. ©Archive Ulysse Lefebvre

j’ai en tête un certain nombre de passage clefs
avec pour la plupart
des alternatives faciles à mettre en œuvre

Afin d’éviter tout de même de skier des itinéraires sur-tracés, j’ai en tête pour la descente les combes du ruisseau de la Jasse ou de Beauregard que je sais moins fréquentées que les classiques du secteur. Je propose donc à Camille et Jo les itinéraires suivants :
1/- Montée par le vallon de Roche Noire au Pic de la Pierre puis redescente par le vallon du Rif de Beauregard
2/- Montée par le Vallon de Roche Fendue puis bascule dans le vallon du ruisseau de la Jasse en traversant la Brèche de l’Homme puis le Col de la Pierre.

Connaissant les lieux soit pour y être passé à ski ou via l’étude des cartes, j’ai en tête un certain nombre de passage clefs avec pour la plupart des alternatives faciles à mettre en œuvre (renoncement, demi-tour, itinéraire de repli proche,..). Seuls les passages à la descente du Rif de Beauregard dans le cas de l’itinéraire 1 et du ruisseau de la Jasse dans le cas de l’itinéraire 2 sont obligatoires une fois engagés dans leur descente et potentiellement problématiques vu leur configuration en entonnoir et leurs pentes soutenues à plus de 30°. Je ne suis cependant pas inquiet puisque j’estime que leur altitude et leur orientation rendent la présence de plaques peu probable.

Déroulement de la sortie

Nous chaussons les skis au Rivier d’Allemont à 9h35. Aucun de nous trois ne semble inquiet par cet horaire de départ. Pour ma part le froid du moment, le dénivelé raisonnable envisagé et la connaissance de mes partenaires font que j’aborde la course sereinement vis-à-vis de la tenue de l’horaire.
Il y a encore plus de monde que ce à quoi nous nous attendions, tous les parkings sont plus que saturés, je n’avais jamais vu autant de monde sur ce départ.

Après quelques minutes sur la partie commune aux deux itinéraires envisagés, nous décidons de nous orienter vers l’itinéraire 2 pour sa montée plus directe : montée en direction de la Brèche de Roche Fendue avec retour par le Vallon du Col de la Pierre.

©IGN/Géoportail

L’itinéraire prévu et les points clefs identifiés :

1 : Remontée du couloir N d’accès au vallon du ruisseau de la Jasse. Pente >30° avec risque de sous couche fragile. Alternative : repli sur l’itinéraire classique de la Brèche de Roche Fendue en AR
2 : Franchissement de la Brèche de l’homme. Traversée de pentes SE raides et légèrement exposées à la montée puis descente par un couloir NW > 30°. Alternative : renoncement et retour par l’itinéraire en pointillés
3 : Col de la Pierre. Courts passages encaissés >30° en exposition W puis E. Alternative : retour par la brèche de Roche Fendue.
4 : Ruisseau de la Jasse. Configuration en entonnoir avec pentes soutenues. Pas d’alternatives simple à mettre en place. Il faudra privilégier les passages sur croupe, skier espacés et minimiser le temps dans la zone.

Nous ne percevons
aucun signaux d’alarme particuliers

La montée se passe sans problème, le rythme est bon nous avons tous les trois le niveau physique et technique pour boucler la course sans encombres. L’itinéraire classique de la brèche de Roche Fendue est sur-tracé, cela me conforte dans l’idée de basculer dans le vallon parallèle pour la descente.
Les températures sont idéales au soleil, ni trop chaud ni trop froid, parfait pour monter. Nous ne percevons aucun signaux d’alarme particuliers, pas d’humidification de la neige. J’échange à intervalles réguliers de la suite de notre itinéraire ainsi que quelques observations terrain.

En arrivant sur le replat à 2200m, nous apercevons le premier passage clef, le couloir Nord d’accès au vallon du ruisseau de la Jasse, des traces de descente y sont bien visibles. Nous quittons alors «l’autoroute » qui mène à a la brèche de Roche Fendue pour tracer de manière plus directe vers le couloir en question, nous passons du soleil à l’ombre de l’arête des Delarets.

Le changement de température est impressionnant, dans un petit ressaut supérieur à 30° avec une micro-orientation Nord, nous nous espaçons pour monter, la neige de surface est complétement déstructurée uniquement constituée de faces planes/gobelets. En approchant du couloir, je compte plus de 10 personnes en train de le gravir sans aucune prise de distance de sécurité, certains skis aux pieds, d’autres à pied. La pente est entièrement traffollée mais je ne trouve pas cela rassurant pour autant. Camille et Jo sont à distance de moi, je ralentis l’allure de manière à les laisser s’approcher tout en laissant les personnes en cours d’ascension en finir avec le couloir.

Nous nous engageons dans le couloir alors qu’il restait encore 4 personnes, si nous attendons trop, un autre groupe de 4 arrive derrière et l’attente risque d’être interminable. L’ascension du couloir se passe sans encombre, j’arrive à son sommet quelques minutes avant Camille et Jo, ça me laisse le temps d’analyser la suite de l’itinéraire. Nous sommes une quinzaine de skieurs au niveau de col.

Le vallon du ruisseau de la Jasse est bien tracé, au moins 20 passages, aucune trace ne semble partir vers la brèche de l’Homme. J’ai un doute sur l’itinéraire à emprunter pour la rejoindre, je ne sais pas s’il faut monter en direction du sommet Sud du Ferrouillet ou descendre légèrement en gardant les peaux pour contourner un éperon rocheux. J’abandonne d’emblée de tenter le passage en direction du sommet S du Ferrouillet, la pente ne m’inspire pas du tout : elle semble bien chargée, sous une croupe, en plein soleil et le passage est légèrement exposé au-dessus de petites barres. En cas de départ il y a un risque important que la coulée atteigne les skieurs qui vont s’engager vers le vallon du ruisseau de la Jasse.

Quand Camille et Jo arrivent, je leur propose donc de descendre avec les peaux en traversée sur une petite cinquantaine de mètres pour contourner un éperon rocheux et voir si l’accès à la brèche est plus simple par là. Nous allons voir mais la pente d’accès que nous découvrons ne m’inspire pas plus : il faut passer un raidillon au soleil assez raide et légèrement exposé. Nous renonçons donc au tour du Sommet Colomb pour descendre directement dans le vallon du ruisseau de la Jasse.

Sans entendre le moindre bruit,
je me sens fauché
en une fraction de seconde

L’accident

Il est 13h30, je m’arrête à 1900m sur un léger replat à l’aplomb du ruisseau de la Jasse. Jo et Camille arrivent dans la foulée, je les laisse souffler un peu en étudiant la suite de la descente qui constitue le dernier point clef du jour.

Sans entendre le moindre bruit, je me sens fauché en une fraction de seconde. Je suis immédiatement plaqué au sol, tout devient blanc, je me fais brasser. Je parviens à tirer la poignée de mon sac airbag, le temps semble interminable puis enfin tout s’arrête. Je me relève, je suis en surface au-dessus de la coulée je ne me souviens plus si j’avais à ce moment là encore les skis au pied ou non. J’aperçois le casque de Jo dépasser de la neige à quelques mètres à mes côtés, elle est partiellement enfouie, je fonce pour lui dégager le nez et la bouche (son visage n’est pas enfoui). Nous sommes à ce moment-là aux alentours de 1800m dans le lit du ruisseau de la Jasse.

Je ne peux rien faire, une nouvelle fois emporté

Je regarde alors vers le haut de la pente pour chercher Camille du regard et je vois une deuxième vague nous arriver dessus à moins de 10m, épaisse d’environ un mètre. J’ai le temps de crier « Sur-avalanche ! », Jo entend ça et est préparée à une 2e vague de brassage. Je ne peux rien faire, une nouvelle fois emporté. Il s’est passé environ 30 secondes entre les 2 coulées.

Mon GPS a enregistré deux pointes à plus de 40km/h pendant les phases d’ensevelissement. Quand tout s’arrête, je tente de me débattre, tout le bas de mon corps est verrouillé, impossible de faire le moindre mouvement, nous sommes à 1700m. J’ai le bras gauche hors de la neige, je me dégage le visage, j’ai pu me dégager ensuite le bras droit puis les jambes et m’extraire seul de la coulée.

Juste à côté de moi un ballon, je creuse, je tombe vite sur le casque de Camille. Elle respire bruyamment. J’ai pelleté jusqu’à lui dégager complètement le visage puis le thorax pour qu’elle puisse respirer, j’appelle ensuite les secours au 112 tout en continuant à pelleter. L’appel a été passé à 13h44 et a duré 5min50. Camille respire et elle montre de plus en plus de signes de reprise de conscience. Je continue à la dégager, elle est enfouie d’environ un mètre au niveau des pieds, un ski est encore attaché à son pied gauche. Je décroche le leash. Une fois entièrement dégagée, elle répond à mes questions. Je lui demande si tout est OK pour elle afin de partir à la recherche de Jo.

je suis fou de rage quand je vois que ses skis
sont encore lies à ses chaussures
par les leashs
qui n’ont pas cédé

Aucun signe en surface de la coulée. Je passe donc mon DVA en mode recherche. Je capte le signal de Camille à qui j’ai oublié de passer le DVA en mode recherche. Je lui demande de le faire tout en retournant à son niveau pour isoler son signal grâce à la fonction de mon DVA. Plus aucun signal n’est alors détecté, mon DVA est en mode recherche primaire.

Je pars vers le haut puisque nous nous sommes arrêtés en bout de coulée. Je capte le signal après quelques mètres, m’approche de la source, le DVA indique 4 puis soudainement plus de 40 et une direction vers le bord de la coulée, je comprends mal puis aperçois deux skieurs qui sont au bord de la coulée, Patrice et Arnaud, je l’apprendrais plus tard. Je leur crie de passer en mode recherche, ils comprennent tout de suite la situation. Patrice relocalise vite Jo avec son DVA. Je sors ma sonde, la monte et lui donne, il tombe tout de suite sur quelque chose. On passe à trois en mode pelletage.

On atteint rapidement un ballon, puis sous environ 50 cm le casque de Jo. Je lui dégage au plus vite le visage, elle a la joue contre le ballon qui en se dégonflant légèrement a créé une poche d’air. Nous continuons à la dégager, elle ne bouge pas, le temps parait infini. Sa tête est orientée vers le bas de la pente, les jambes vers le haut. Quand j’arrive vers ses pieds, je suis fou de rage quand je vois que ses skis sont encore liés à ses chaussures par les leashs qui n’ont pas cédé. Nous sortons la couverture de survie et tous les habits chauds que nous trouvons pour la couvrir. Elle semble respirer mais est totalement inconsciente, nous lui parlons en continu.

L’avalanche dans le ruisseau de la Jasse, secteur Brèche de l’Homme. ©Grégory Coubat/DR

Un secteur tracé n’est pas gage de sécurité. ©Grégory Coubat/DR

Jo est restée enfouie sous la neige entre 45min et une heure

Les secours arrivent, l’hélico semble ne pas pouvoir se poser dans la zone, il se passe pas mal de temps entre son survol de la zone et l’arrivée des secours au sol, quatre personnes il me semble et un chien. Il est environ 14H30. Jo montre des signes de reprise de connaissance, je l’ai vu ouvrir les yeux et me regarder. Le médecin du PGHM est à ses côtés, il lui parle, lui pose des questions auxquelles elle finit par répondre en fronçant les paupières une fois ou deux. Je suis soulagé, je rejoins Camille pour regrouper nos affaires et aller nous mettre en sécurité sur une croupe.

Pendant ce temps, Jo est installée en barquette pour être hélitreuillée. Je ne suis pas prêt d’oublier l’image de la civière pendue au câble sous l’hélicoptère sur fond de grand pic de Belledonne, à la fois magnifique et angoissant. Elle est transférée au CHU de Grenoble où elle est entrée en déchoquage à 15h53. Jo est restée enfouie sous la neige entre 45min et une heure.

La pression retombe un peu, je questionne Steve et Florent les deux membres du PGHM restés à nos côtés avec le chien Balto après l’évacuation de Jo. Ils se montrent relativement rassurants quant au pronostic de Jo, ils m’indiquent notamment que sa température n’a pas dû descendre sous 33°C, seuil d’hypothermie modéré car elle grelottait. A son arrivée au déchoquage vers 16h, sa température était de 36,1°C. Patrice et Arnaud prennent le départ, je les remercie et prends un numéro de téléphone. Ils peuvent être fiers d’eux, leur aide a grandement contribué au succès du secours de Jo.

nous pouvons admirer les compétences du pilote
qui nous récupère via un appui patin
sur un éperon rocheux

Steve et Florent nous briefent pour notre évacuation, nous avons du temps devant nous avant que l’hélicoptère puisse revenir sur la zone. Je propose à Florent que nous recherchions mes skis dans ma zone d’arrêt afin de rentrer par mes propres moyens si cela peut faciliter les choses. Nous ne trouvons rien, nous serons donc tous évacués en hélicoptère vers l’Alpe d’Huez. L’hélicoptère arrive vers 16h45, nous pouvons admirer les compétences du pilote qui nous récupère via un appui patin sur un éperon rocheux.

Il est 17h quand nous sommes accueillis au chaud dans la base PGHM de l’Alpe d’Huez. Je reçois un message vocal sur mon téléphone, à ma grande surprise, c’est Jo qui m’appelle depuis le CHU, elle est en pleine conscience, sous le choc mais à priori indemne.

Un coup de fil à Greg que je savais en cascade de glace autour de la Grave, il est sur le retour et nous fera la navette entre l’Alpe d’Huez et le Rivier d’Allemont pour récupérer la voiture. Le premier débrief avec un proche extérieur à l’accident fait du bien.

Après une nuit en observation et une série d’examens pour surveiller l’activité cardiaque (risque de confusion myocardique), Jo sortira totalement indemne du CHU le lundi 11 Janvier en fin de matinée, c’est incroyable. Nous sommes tous les trois absolument indemnes physiquement. Seules quelques pertes matérielles sont à déplorer. C’est un bilan tout à fait inattendu qui tient à un cumul de plusieurs facteurs chance. Le médecin du PGHM estime que Jo est une miraculée, compte tenu du temps passé sous la neige. En effet, les chances de survie après 45mn d’ensevelissement tombent à moins de 30%.

A lire : 2e partie : Analyse de l’accident et enseignements à en tirer. 

NB : l’auteur de l’article a souhaité conserver l’anonymat. 

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