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Skier et photographier : l’impossible équation ? Boris Dufour, free-photographe !

On a causé ski et photo avec un photographe de ski. À moins que ce ne soit un skieur-photographe. S’il peut hésiter sur son statut, Boris Dufour a les idées claires pour définir le ski et la glisse, la rando et la freerando et l’esthétique d’une photo. Rencontre avec un amoureux de la poudre, et pas qu’aux yeux.

Pro ou pas pro ?

Pas pro ! Je ne me considère pas vraiment comme un photographe, plutôt comme un journaliste, et en tous cas pas pro. J’ai un « vrai » boulot à côté donc je suis assez libre, je shoote pour le plaisir et juste pour illustrer mes articles (comme dans Alpine Mag) ou mes tests de matériel (dans Ski Mag, Skieur, Montagnes…). Je ne cherche pas vraiment à faire de photo commerciale, je produis peu d’images destinées à montrer une marque de ski ou de fringues en particulier, je suis content de laisser ça aux vrais pros qui font ça très bien. C’est l’amour du ski, de la neige, des paysages, qui me pousse à faire des photos, pas l’inverse. Les photos de mauvais temps par exemple, c’est pas vendeur du tout, mais c’est tellement bon de skier quand il neige à gros flocons… Avant, donc il y a assez longtemps, j’étais de l’autre côté de l’objectif et c’est mon pote Cyril Ferrand qui faisait les photos, qui m’a beaucoup inspiré.  Puis j’ai appris un peu plus en trois ans comme journaliste à Tahiti, à ramener des photos tous les jours de sujets divers. Une photo de pirogue c’est facile, mais quand tu dois rapporter une photo potable d’un match de foot de division zero, qui a lieu la nuit sous un mauvais projecteur et finit en baston, tu apprends des trucs… 

Potes ou modèles ?  

Potes ! Un vrai photographe pro, il arrive avec ses dix kilos de matériel dans le sac, il ne skie pas. Il dispose d’un skieur qui va prendre 10 fois la pose si besoin, qui a un style parfait à chaque passage, il obtient ce qu’il lui faut en quelques minutes ou quelques heures et c’est fignolé. C’est pas du tout mon délire. Je sors d’abord pour skier, et seulement avec des potes, pas des modèles. Je prends le minimum de matériel photo pour ne pas plomber mon sac, un reflex, un seul objo souvent compact. Il se trouve que mes potes tiennent debout sur des skis, donc je les prends en photo. Mais si ça gâche le rythme du ski ou si ça prends trop longtemps ils m’envoient vite paître, donc j’essaie de faire vite, sur le vif. C’est moins peaufiné mais c’est un bon compromis pour ne pas se prendre la tête. Et quand la neige est vraiment bonne, j’oublie la photo dès que je glisse. Je réfléchis trop tard en bas de la pente et je m’aperçois que j’aurais du m’arrêter plus haut pour shooter, je rate plein d’images comme ça. 

Une fois n’est pas coutume, Boris Dufour chausse les crampons et plante le piolet dans la Gabarrou-Marquis, au Tacul. Qui a dit que les freeriders ne savaient pas monter ? ©Ulysse Lefebvre

Chartreuse. C’est une des rares fois où on est montés avec une idée de photo préparée et du matos spécifique, parce que les conditions moyennes n’inspiraient pas pour le ski. Dès la tombée de la nuit la neige regèle, le créneau de neige encore molle ne dure que quelques dizaines de minutes. On n’a donc pas eu beaucoup de temps pour caler cette image, des frontales pour déboucher les ombres, deux coups de flashs pour figer l’action. Et François qui a suffisamment la pêche pour faire 4 passages en remontant très vite, après c’était trop tard. ©Boris Dufour

Arêches-Beaufort. Le temps passé sur le télésiège est souvent trivial, utilitaire, farfelu au gré de l’humour des potes. Et comme ça bouge tout le temps, c’est difficile de composer une image autrement qu’en gros plan sur les sourires goguenards des skieurs repus. Dans ce cas le brouillard, la forêt et la neige fraîche se sont associés pour relever l’ambiance. ©Boris Dufour

Les 7 Laux. Cette arête de rien du tout fait le lien entre le domaine des 7 Laux et une face ouest magique, rayée de couloirs, où il fait bon finir les grosses journées. Je suis passé là mille fois, en peaux, à pieds, dans le vent, le soleil, le blizzard ou la pluie. J’y fais souvent une ou deux photos en passant, ce qui me fait une bonne collection consacrée à ce seul endroit, et je m’étonne toujours de voir qu’il n’y en a pas deux pareilles, que les conditions orientent toujours mon cadrage d’une manière différente. ©Boris Dufour

souvent t’en reviens aux clichés à la con

Prépa ou impro ?

Impro ! La photo n’est pas prioritaire dans ma journée de ski. Ce qui me fait souvent tomber dans des clichés, par facilité. Typiquement, le virage et la gerbe de neige, toujours pareil, vite fait sans réfléchir, parce-que c’est la première chose qui vient à l’esprit du skieur et que c’est facile à faire. En skiant, tu ne prends pas forcément le temps, l’énergie ou la dispo pour te demander quelle histoire tu veux raconter, et comment tu veux la raconter. Tu profites plutôt d’une opportunité qui te saute aux yeux et tu en profites. Et c’est vrai que souvent tu en reviens aux clichés à la con, ce que les Bon Ap’ appellent avec raison le virage carte postale. C’est un peu frustrant le soir en regardant les photos… Du coup parfois je pars avec des idées plus construites, ou je me censure souvent sur la neige pour ne pas refaire mille fois pareil…

Chartreuse. Randonner en pleine chute de neige, c’est un plaisir d’esthète. On a soit trop froid soit trop chaud, on est trempé, mais on sait qu’on va s’offrir des descentes magiques. Dans le brouillard et le vent, sans visibilité, avec forcément un risque d’avalanche fort, il vaut mieux rester dans des endroits bien connus, surtout à la montée, pour éviter de se trouver sans le savoir sous une zone dangereuse. Quand à chaque rotation la neige fraîche a recouvert la trace de montée, on peut dire que c’est une bonne journée ! ©Boris Dufour

Glisse ou performance ?

Glisse ! On oublie souvent qu’il y a une contradiction entre ces deux termes. La performance, c’est numérique, c’est rigoureux, objectif. La glisse, c’est un esprit, une esthétique subjective, c’est tout l’inverse. Par exemple la rando « light » c’est un sport de transport, généralement réduit à une performance pour aller d’un point à un autre, comme le vélo de route, le cross-country ou le trail. Même si les collants-pipettes ajoutent toujours une note poétique à leurs stats grâce au paysage, ils commencent quand même par les stats. Je ne critique pas, c’est juste pas mon trip. Le ski freeride et la freerando, ce sont des sports de glisse. Personne ne s’est jamais entendu sur la définition mais en gros, ça dit que la manière de faire est plus importante que la performance elle-même. Que le style, la fluidité, le plaisir, sont plus importants que les stats, les chiffres, la hauteur de la barre ou les mètres de déniv. 
A partir de là, tu peux accepter toutes les variations de style, ce qui compte ce n’est pas ce que tu fais, c’est comment tu le fais. Les godilles, les powder-eights bien alignés, ça ne correspond pas à ma vision de la montagne, pas plus que la piste damée, tout ça est trop rigide et artificiel à mon avis. Mais si les mecs se font plaisir en glissant comme ça, si ils se retournent en bas de la pente et regardent leur trace d’un air satisfait, c’est parfait !

un sport de glisse c’est une esthétique
et une manière de faire plus importante que la performance elle-même

Lautaret. On a souvent ri de cette photo qui date un peu, tellement typique des différences de style qu’on constate si souvent sur les randos… Les freerideurs moqueront immanquablement cette « braguette » honteuse, certains randonneurs trouveront qu’avec nos grandes courbes on ne « profite pas » de la pente… N’empêche qu’on est tous montés au même endroit et qu’on a tous fait ce qu’on aime à la descente. ©Boris Dufour

Chartreuse. Ce jour là était tellement bon, on allait randonner longtemps, donc j’étais parti très léger en matos photo, avec juste un 40mm ce qui fait un assez grand angle à l’échelle du ski. Organisés pour ne pas gâcher la glisse en s’arrêtant faire des images, j’avais skié une ligne voisine, et Benj avait simplement attendu, très haut, que je lui donne le signal pour me foncer dessus. Il passe très près de moi sur cette image, et je me suis fait recouvrir de neige immédiatement après, mais j’ai autant crié de plaisir que lui ! ©Boris Dufour

Effort (aussi) ou réconfort (uniquement) ?

Les freeriders sont capables de faire une effort pour accéder à un objectif, alors qu’un gars à la Pierra Menta, l’effort est son objectif. C’est pour ça qu’il le montre, c’est pour ça qu’il est vu. Et effectivement, en freerando on ne montre trop souvent que la facilité des trois virages dans la poudre. En compétition de freeride on montre la hauteur de la barre et en pente raide on montre le degré de pente skié. On devrait peut-être arrêter de le faire d’ailleurs parce que ça n’a pas un grand intérêt mais bon, ça parle aux gens. Alors que skier dans la poudreuse ça reste facile dans l’imaginaire.

Rêve ou réalité ?

Réalité. Les images sont vues au travers de l’imaginaire du moment et des modes. Il y a dix ans, les gens hallucinaient encore devant des photos au fish-eye, qui déformaient la perception des amplitudes en freestyle par exemple. Pareil maintenant pour les images vertigineuses de skieurs de pente raide, souvent exagérées plus ou moins volontairement, et c’est encore pire avec les camera embarquées ultra-grand-angle qui font croire que tu skies dans le vide. A force, ça dessert les photographes et les skieurs, parce-qu’on est dans la sur-enchère et l’action n’a plus de valeur par elle même, mais seulement par l’image qui en est donnée. En réalité, même dans du 55°, t’es posé sur la neige, tu n’es pas dans le vide. Mais même le discours est biaisé par ce besoin de chiffre, comme il l’a toujours été en matière de pente raide d’ailleurs. La réduction au degré de pente, c’est une ineptie. Tous les skieurs le savent très bien, la pente ne fait pas tout. Et ce chiffre occulte la beauté de la montagne, la logique de la ligne, la qualité de la neige, l’esprit de la glisse dont on parlait plus haut. Ceci dit, c’est aussi un aveu de faiblesse pour moi en tant que photographe, parce que justement, je trouve que mes photos ont du mal à faire rêver, trop réalistes. Les bons photographes font rêver sans déformer la réalité, mais c’est un talent rare, que beaucoup d’artifices permettent de plagier de nos jours (post-traitement, sur-saturation, filtres, j’en abuse aussi comme tout le monde.)

La Grave. Une de mes frustrations de photographe, c’est que les meilleures neiges sont souvent à l’ombre, dans les faces nord et les couloirs, là où réussir une photo n’est jamais gagné par manque de lumière. Dans ce cas, au fond des vallons de la Meije dans une pente qui ne voit pas le soleil de l’hiver, ça a curieusement marché : la texture de la neige s’est révélée de manière inespérée. J’aimerais mieux comprendre pourquoi, ça me permettrait de recommencer plus souvent ! ©Boris Dufour

Grivola. J’ai eu la chance de partager quelques pentes avec Rémy Lécluse, c’était toujours à la fois épique et tout simple. Il m’appelait la veille quand les conditions étaient bonnes. « Rendez vous aux Houches à 4h du mat, on file en Italie »… En partant de Grenoble, ça me faisait de bonnes journées ! Sa vision de la pente raide était basée sur l’aventure et la découverte plus que la performance, on s’efforçait de chausser au plus près du sommet pour que la descente soit la plus « logique » possible, ce n’était pas du ski extrême, c’était juste l’idéal du ski de montagne. 

©Boris Dufour

Belledonne. La poudre change tout en pente raide. C’est drôle comme les photos ne disent pas la réalité, d’ailleurs : on m’a souvent commenté cette photo sur « l’engagement », « le risque de chute »… En vrai François était mort de rire, tanké dans l’étroiture pendant qu’on lui lançait des pelles de neige pour pimenter l’image. ©Boris Dufour

Belledonne. On ne va pas en pente raide pour faire des photos, ou pas trop, mais ce serait dommage de ne pas documenter ces moments hypothétiques, à l’opposé de tout ce qu’on aime en ski, et qu’on adore pourtant. Moment incompréhensible pour le non initié, qui n’y verra au mieux que le spectacle, au pire que de l’inconscience. Je crois que ce qui fait marcher cette image, c’est qu’on voit les skis de dessous, presque en entier, ce qui accentue la sensation de fragilité de la posture. ©Boris Dufour

La raideur de la pente, c’est bon pour Facebook en rentrant le soir

Travail ou chance ?

Opportunisme. Je suis trop dilettante pour travailler, alors je compte sur la chance. Mais il y a toujours une part de chance dans une bonne photo, c’est juste que cette part se réduit avec le talent du photographe. Par exemple, sur une grosse explosion de poudre comme on adore en tant que skieur, il manque souvent les éléments structurants qui font que la photo est lisible pour les non-skieurs. Un masque qui apparaît, des spatules qu’on devine, ça change tout, mais c’est souvent la chance qui les a placées au bon endroit. Je ramène régulièrement des explosions de poudre, en tant que skieur, je me dis « waaaaaah, la noyade, trop bien »… et en fait du point de vue photo ce sont des bouses. Mais parfois dans le lot il y en a une qui marche vraiment. Le style du skieur n’y est pas pour rien, bien sur, mais quand on joue à lever le plus de neige possible, on disparaît de toutes façons.

Beau ou intelligent le cliché ?

Moi non plus. J’essaye de rendre mes potes beaux, c’est pas toujours facile ! On est très biaisés par l’imagerie freeride qu’on voit le plus souvent, et comme celle-ci est essentiellement produite à des fins commerciales, elle est souvent très centrée sur le skieur-héros, beau, technique, fort. C’est très dur de sortir de ça, d’avoir des sujets autres que le bonhomme lui même, parce-qu’on voit bien que les spectateurs lisent les photos comme ils en ont l’habitude : en regardant le skieur en premier. Mon sujet, c’est souvent la trace laissée,  avec un skieur tout petit. Je trouve que ça a la même valeur qu’une vidéo, ce n’est plus une action figée, c’est une histoire complète. J’ai très peu réussi de photos de ce genre qui marchaient vraiment aux yeux des gens, surtout aux yeux des non-skieurs.  Peut-être qu’en shootant trop comme un skieur, et pas assez comme un photographe, je n’ai pas les bonnes clés pour réussir mes images. Il y a deux ans, au Kosovo, on a passé deux jours à skier avec des gars du coin, des gonzes qui ont la banane jusque là, qui n’ont aucune idée de ce que peut être la sécurité sur la neige, qui ont des skis énormes et qui tirent droit tout le temps parce qu’ils ne savent pas faire autrement. Un vrai bonheur, mais ça a fait des photos très moyennes, aucune d’elles n’est parue avec l’article. J’avais tellement envie de montrer tout ça, mais ça ne passe pas, notre culture de l’image de glisse n’en veux pas. [NDLR : il fallait proposer cette histoire à Alpine Mag Boris !]

Arêches-Beaufort. Quand il tombe des pattes de lapins, qu’on se noie à chaque virage, on n’y voit pas grand chose mais c’est pas grave : on skie à fond et on évite tout ce qui n’est pas blanc. Un vrai luxe, parmi mes conditions de ski préférées. Faire des photos est une gageure, tout est trempé et froid, poser le sac, relever le masque, enlever les gants, éviter la buée sur l’objectif… Dans ces cas là je pars avec une focale fixe pour avoir le moins de manipulations à faire sur l’appareil. Il faut garder la sécurité à l’esprit en permanence, ne pas se placer dans la ligne de pente du skieur pour éviter le sluff, s’arrêter sur des points à l’abri d’éventuelles coulées. Mais le plus dur, c’est de ne pas casser le rythme du ski pour s’arrêter faire une hypothétique photo. Dans l’idéal, je me place au mieux, le skieur profite de sa pente comme il en a envie, sans consigne particulière, et je shoote ce qui me semble bon à la volée. ©Boris Dufour

Chamonix. On m’a souvent dit que cette photo ne « rend pas la pente », et c’est vrai, mais ce n’est pas mon souci. Lever du soleil, premier virage, lumière et paysage, enfilade de la ligne à skier, il y a tout ce que j’avais envie de voir dans cette image, tout ce qui m’intéressait à cet instant là. La raideur de la pente, c’est bon pour Facebook en rentrant le soir. ©Boris Dufour