Questions d’équilibre

Nous allons en montagne, paraît-il, pour trouver les réponses à ces fichues questions que la vie d’en bas nous soumet. Il est vrai, s’élever, de façon assez magique, éclaire, ordonne et allège nos existences. Le créateur a dû bien s’amuser en cachant les solutions dans des endroits improbables et accessibles qu’aux plus curieux.
De retour au sol, le fouillis reprendra allègrement ses droits ; il sera alors temps de remonter, dénouer cœur et cortex. Magnifique excuse dont le seul défaut est la dépendance.
En fait, nos tourments de la vallée ne disparaissent pas vraiment, ils sont mis en sommeil, recouverts par d’autres questionnements, aussi futiles qu’essentiels et tout à fait spécifiques à l’entreprise verticale. Comme un vernis. Elle est là la vertu de gravir les montagnes, remplacer provisoirement nos points d’interrogation par d’autres, plus légers mais assez fidèles et joueurs pour occuper tout l’espace de notre évasion.
C’est cela faire de la montagne, c’est aller chercher d’autres ennuis.
C’est cela la liberté, c’est choisir ses emmerdements.
Au choix.

  • La corde ? Sur ou dans le sac ? Au-dessus, c’est un peu old school, dedans, ça fait dangereusement randonneur. Reprise de tête pour le casque.
  • Pour les longues approches, se chausse-t-on des grosses tout de suite ou fait-on le choix des baskets ? Question de poids de vue.
  • Et les chaussons d’escalade ? Pieds nus ou chaussettes ? Seule certitude, chaussettes si un autre que nous les a mis pieds nus, avant.
  • Pour les traversées gelées en ski, couteaux ou crampons ? Et certains qui disent crampons pour dire couteaux. Comme si on avait besoin de ça.
  • Et la cale, relevée ou non ? Même les grands s’interrogent.
  • Le Buff®, on le met sous la jugulaire du casque mais du coup, elle le rabat sans arrêt et c’est pénible ou au-dessus mais du coup, elle irrite. Et c’est pénible.
  • À l’arrivée au refuge, on s’autorise une petite sieste au dortoir (t’es pas fou, tu vas rien dormir ce soir !) ou non (tu ferais mieux de te reposer !) ? S’allonger sur un banc est un brillant compromis, il y a du Suisse dans tout montagnard.
  • Sur le baudrier, on met beaucoup de dégaines ou très peu ? Peu donne l’idée flatteuse d’un grimpeur à l’aise dans le niveau mais laisse aussi penser à un grimpeur à la petite longueur. La juste dégaine, l’histoire de nos vies.
C’est cela la liberté, c’est choisir ses emmerdements

Parfois les questions existentielles tentent de refaire surface. Qu’est-ce que je fais là ? ou, à l’inverse, pourquoi redescendre ? Aller en montagne, c’est jouer de l’élastique, tout le temps : regard et esprit divaguent au loin puis, sans prévenir, la vie se met en pause sur la sangle du sac ou le pli de la chaussette. Et le court horizon reprend la main.

  • Qu’est-ce qu’on met en fond de sac ? On nous dit d’y placer un tas de trucs mais alors les derniers trucs se retrouvent en haut de sac. Pas du tout comme prévu. Sauf à le retourner.
  • Le fromage au refuge, on le mange avec la soupe ? Ce qu’on ne fait jamais à la maison. Ou avant le dessert (nom d’altitude d’une cigarette dentelle plantée en biais dans une compote d’abricot) comme il est usuel de faire. Couper la tomme en deux peut être une solution. Tomme ou tome ?
  • Dans le dortoir du refuge, on ouvre la fenêtre ou c’est péché ? En début de nuit, ceux songeant à l’ouvrir sont vus comme des hérétiques, en milieu de nuit comme des sauveurs. Promotion nocturne.
  • La couverture du refuge. Est-ce préférable qu’elle couvre des pieds au sternum ou des épaules aux genoux ? Il semble que l’industrie du drap de montagne n’ait pas été informée de l’évolution de la taille moyenne des alpinistes.
  • Si une envie de miction venait à s’inviter dans la nuit, patienter jusqu’au petit matin vaut-il mieux qu’une libération immédiate de ce tracas ? Cette interrogation a le mérite de nous occuper l’esprit toute la nuit et nous évite ainsi de trop penser aux dangers du lendemain. Les psychanalystes parlent de transfert d’angoisse. C’est malin.
  • Et au fait, la corde, c’est mieux à simple ou à double ? Je vous offre ma martingale : prendre deux cordes à simple.
  • Les lunettes de soleil sont à placer sur ou sous le casque ? Sous, ça fait mal aux oreilles. Sur, ça fait mal aux lunettes.
  • Et les skis ? Légers pour mieux monter ou lourds pour mieux descendre ? La majorité fait le choix d’un poids intermédiaire. Alors les aigris disent que ce sera nul à l’aller comme au retour et les optimistes que ce sera bien tout le temps. C’est drôle comme la montagne est la vie. Une histoire de points de vue, une question d’équilibre.
  • L’autobloquant, dans les rappels, on le place sous le descendeur ou au-dessus ? Dans le premier cas, les autres disent qu’on va mourir, dans le second, les autres autres jurent qu’on ne survivra pas. Sur Camp to Camp, ils en sont à leur douzième modérateur du forum techniques, hospitalisé pour burn out. C’est sensible.

Pas d’inquiétude.
Ces questionnements sont le ciment de notre communauté grimpante. Demandez autour de vous, qui dira ne pas se les poser est un fieffé menteur. Savoir ses interrogations partagées du plus grand nombre a ce quelque chose d’apaisant. Rappelez-vous au collège, nous attendions tous que Carole Rebuchon ou Sylvain Pouilloux, à l’incompréhension étonnamment décomplexée, posent la question attendue de tous. Puis, dans un élan de probité intellectuelle et de franche camaraderie, nous criions tous en chœur « bah quand même tu sais pas ça ?! » Enfin, nous attendions que Monsieur Piquet dise « qu’il n’y a pas de question idiote » puisque nous avions parié dix francs qu’il le dirait. Que cette jeunesse nous a enrichis.
C’est peut-être aussi pour cela que nous allons en montagne.
Pour nous souvenir d’un temps où nous savions ne rien savoir et où nous l’acceptions avec bonheur car il y avait ce goût de la vie devant soi.

 

Merci à Cyril Salomon (Montagne en Scène) pour sa connaissance sans faille des états d’âme du Capitaine Haddock…