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Open Space

La drôle de musique a débuté vers Saint-Gervais.
Les alpinistes à belle étoile n’y étaient pas les bienvenus. Ça, nous le savions. Mais ce n’était pas tout. Après l’interdiction de dormir, un permis – c’est le joli nom d’interdiction – de mont Blanc trottait dans quelques têtes à l’imagination dévorante. Comme une autorisation à vous déplacer sur Terre. La censure a horreur du vide, peut-être encore plus que de la liberté ; dès qu’elle repère une zone laissée outrageusement libre, elle la préempte et y pose ses grosses pattes. De cela, certains s’offusquent, d’autres applaudissent. C’est donc possible, on peut dégainer à l’envi les élans libertaires de l’icône Rébuffat, ces corps que l’on conduit là où les yeux ont regardé, et dresser dans le même temps des barrières à mouvement. Bref, sur ce versant du mont Blanc magnétique, espace public devenu celui d’un seul, il me semblait entendre « je suis chez moi. » L’illusion de propriété est effrayante, elle glace l’échine. Face à son expression, il est deux tentations, celle de forcer le passage et de surjouer la bravade libertaire, bivouaquer où beau nous semble, filer nu au mont Blanc s’il le faut ou celle de passer son chemin, surtout ne pas alimenter les frénésies médiatiques. Alors nous sommes partis voir ailleurs, là où l’on sait qu’interdire ne protège pas. Du côté de Gonella, s’ils ont la Ligue du Nord, ils ont aussi, et c’est heureux, le sens du refuge.
Le refrain est revenu. Comme tous les refrains. Une belle voie d’escalade sur le granite du bassin d’Argentière. Quelques jours plus tôt, j’avais lu – un peu – et compris – encore moins – que ça frictionnait âprement entre ouvreurs de voies, guides, rédacteurs de topo et autres, tous revendiquant l’usufruit de telle ou telle ligne de spits, ces lignes que je croyais des offrandes. « Je suis chez moi » jouait cette fois du canon. Inaudible. Rien de grave, only climbing mais ce mauvais goût en bouche, celui de s’être engagé sur une voie privée et sans issue, prêt à m’excuser d’être là. Rien de grave, only climbing mais qui dit beaucoup de l’Homme. À qui devais-je demander l’autorisation pour grimper ? Qui devais-je remercier ? Là encore, la même tentation, poser son spit comme un doigt d’honneur, votre montagne est aussi la mienne ou déménager en zone blanche, sans points ni foin, celle de l’air à tout le monde. Alors nous sommes partis voir là-bas si j’y suis, la liberté. Depuis, à chaque nom de voie peinte sur le bas d’un rocher, nous craignons de lire Propriété Privée.

À qui devais-je demander l’autorisation pour grimper ? Qui devais-je remercier ?
Là encore, la même tentation, poser son spit comme un doigt d’honneur

Le bruit a redoublé au sommet du Cervin. De solistes, nous sommes passés à la chorale des poseurs de croix. Je ne redoute rien tant que me voir imposer la religion du moment. « On est chez nous » chantaient-ils en chœur. La tradition paraît-il. Les athées que nous sommes étaient pris en otages, célébration imposée, la croix toujours dominant le sommet, fichue croix qui sans cesse s’invite aux photos des bonheurs impies. Parfois le ciel, dont personne n’est propriétaire, se charge de la foudroyer. Même démangeaison, cracher l’Ostie, déboulonner le culte ou déguerpir en terre libre de croyance. Alors nous sommes partis en nous disant que fuir n’est pas toujours ce déshonneur qu’on croit.
La soif de libertés m’a incité à pousser la porte du Net, besoin de courants d’air et de frontières abolies. Sur les sites communautaires, sans doute allais-je retrouver mes pairs, allergiques aux cloisons, méfiants aux interdits. Les forums en pierre, à l’origine, étaient des places ouvertes aux hommes et aux débats. J’ai découvert une autre forme d’intolérance, la même, peut-être plus vigoureuse encore car dopée d’anonymat. Ne touchez pas à nos montagnes grognaient les emoji. Comme si cette montagne interdite à laquelle ils disaient non était, tout compte fait, surtout la leur. Un lieu possédé. Le moindre contradicteur était terrassé par le nombre, tout étranger aux codes était moqué. L’effet de groupe est rarement du meilleur effet. Il me semblait entendre un « on est chez nous » plus virulent encore, grimé en chant de liberté dont les ténors oubliaient l’essentiel : n’en accepter aucune est la plus étouffante, la plus aliénante des règles. Chantez compagnons, dans la nuit, la liberté nous écoute. Tout cela sonnait bigrement faux, n’est pas Anna Marly qui veut.
« On est chez nous, on est chez nous. » Sensation nauséabonde, comme si le bleu azur des cimes avait tourné au marine. Alors nous sommes repartis en montagne. Celle qui n’est à personne et donc à tout le monde.
Car rappelons-nous ce que elle évoque et ce qu’elle convoque cette montagne.
S’il est essentiel de vomir Génération Identitaire et de piétiner la moindre de leurs certitudes d’une terre qui serait la leur et pas celle d’un autre.
S’il est essentiel de se souvenir comme les montagnes ont, depuis toujours, été des lieux de passage, de réinvention des libertés et de Résistance aux forces voulant nous en priver.
S’il est essentiel de lire et relire Erri De Luca, de s’indigner comme lui de toutes les mainmises.
S’il est essentiel de rappeler comme la montagne est un de ces endroits, précieux, où l’on peut vivre et mourir comme bon nous semble.
S’il est essentiel de marteler que là-haut, être vaudra toujours mieux qu’avoir. Partout d’ailleurs.
Si tout cela est essentiel, si la montagne est à ce point exemplaire comme nous aimons à le dire, alors d’où nous vient cette bêtise ? D’où nous vient cette bêtise de nous proclamer propriétaire du moindre lopin de sommet, de la moindre ligne, du moindre morceau de pratique, de la moindre façon de faire ou penser la montagne ?
Quoi que nous disent les notaires à limites ou les censeurs à barrières, rien ne nous appartient, ni là-haut, ni ailleurs.
Le jour où l’instinct de possession fermera sa grande gueule, qu’il fera doux vivre.