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Le 15 juillet dernier, un nouveau refuge des Périades s’envolait dans le ciel de Chamonix sous l’hélicoptère de Pascal Brun, pour remplacer son illustre ancêtre en voie d’effondrement. A l’origine de ce sauvetage d’un nouveau genre, il y a un guide, Jean-Sébastien Knoertzer, dont l’histoire personnelle est fortement marquée par l’abri minuscule. C’est le guide et journaliste Claude Gardien qui nous la raconte. 

Début août 2019, une autre époque… Les ennuis commençaient déjà : il faisait chaud et la haute montagne transpirait. Pascal Brun, célèbre pilote-fondateur de Chamonix-Mont Blanc Hélicoptères remarque une anomalie dans les Périades : le petit refuge-bivouac éponyme a basculé sur sa base, victime de la disparition du permafrost qui a déstabilisé la terrasse sur laquelle il a été édifié à 3441 m.

Sa construction remonte à 1928, elle fut assurée par les alpinistes parisiens Paul Chevalier et Marcel Sauvage. Paul Chevalier faisait partie des fondateurs du GHM en 1919. Compagnon de cordée de Jacques de Lépiney, il a « sa pointe » dans les aiguilles de Chamonix, en le Caïman et l’aiguille du Fou, à côté de celle de son ami Lépiney. Le refuge bivouac a longtemps été nommé « Paul Chevalier », en hommage à celui qui l’avait financé et construit.

 

Jean-Sébastien Knoertzer à la porte du nouvel abri-refuge des Périades. ©Claude Gardien

Pascal prend une photo, l’envoie à Jean-Sébastien Knœrtzer, guide et prof à l’ENSA : « Regarde ton refuge ». Ton refuge ? C’est que « Jean-Sé » a une histoire particulière avec cette minuscule cabane plantée entre les sommets sud et central de la pointe Sisyphe. C’est là qu’il a passé sa première nuit en montagne, à dix ans, guidé là-haut par son papa. Rares encore sont ceux qui ont fait plus que s’arrêter pour la pause casse-croûte devant cette maison de poupée, mais le lien entre le guide et la cabane n’allait pas s’arrêter là.

Il y a 25 ans, lors d’un tournage, Jean-Sé est parti sous le refuge avec une avalanche. « Ça se passe mal », raconte-t-il. Comprenez : il s’est fait coffrer. Pascal, sur les lieux avec sa machine, réussit à la suite d’une manœuvre difficile à poser des sauveteurs du PGHM sur un sérac tout proche. Le temps compte, dans ces cas là, et il passe souvent trop vite. Ce ne sera pas le cas cette fois, grâce à l’intervention rapide du pilote et des secouristes.

la terrasse ressent
« l’irrésistible appel de la pesanteur »

Le refuge-bivouac des Périades, ce minuscule abri de planches perché, est cher au cœur du guide. Ni une ni deux, il lance un appel aux dons, remue ciel et terre, à la mairie de Chamonix, à l’ENSA, au Club alpin et ailleurs. Et le monde de la montagne et d’ailleurs, répond présent. Deux guides remettent la cabane d’aplomb, mais le mal est plus profond : la terrasse ressent « l’irrésistible appel de la pesanteur », comme disait Georges Livanos lorsqu’il se savait proche de la chute… Il faudra trouver un autre endroit, et y poser la nouvelle cabane. Celle-ci est un peu plus petite : le nouvel emplacement est plus étroit, et un abri de la taille de l’ancien aurait une patte dans le vide, ce qui n’est ni le lieu, ni le moment.

L’alpinisme génère de belles histoires,
et elles ne sont pas forcément des histoires d’alpinisme

Héliportage de la nouvelle cabane des Périades, sous l’hélicoptère de Pascal Brun. ©Jean-Sébastien Knoertzer

Le 15 juillet 2020, sur la place du Mont Blanc, les deux petits abris sont exposés, l’un tout pimpant, l’autre tout ridé par le temps. Le petit monde de l’alpinisme est invité à baptiser la nouvelle cabane : Éric Fournier, maire de Chamonix, ainsi que de nombreux élus, de nombreux guides, des amateurs et des cristalliers, des touristes de passage qui découvrent cette belle histoire. La chorale des guides entonne un chant traditionnel pyrénéen, hommage aux refuges de montagne. Cette petite foule perdue sur l’immense place sent l’émotion la gagner. Jean-Sé, maître de cérémonie, avoue avoir du mal à contenir son émoi.

Vient le moment du baptême, au champagne. Cet honneur revient au jeune fils du charpentier auteur de l’ouvrage, et à Armand Comte, un des doyens des guides présents, bon connaisseur du vieux refuge. Le nouveau reçoit sa première averse, elle est pétillante, et elle ruisselle le long des planches comme une transmission, d’une génération à l’autre.

La porte de l’ancienne cabane des Périades. ©Claude Gardien

Le maire de Chamonix Eric Fournier, Jean-Sébastien Knoertzer et le pilote d’hélicoptère Pascal Brun. ©Claude Gardien

Plus de 300 donateurs ont répondu présent. Parmi eux, un monsieur qui ne connaît rien à la montagne mais qui a été touché par l’histoire. La somme récoltée n’a pas été entièrement dépensée, car les prestataires ont souvent œuvré bénévolement. Jean-Sé pense déjà à reconstruire le refuge-bivouac de la Tour Rouge… En attendant, quelques jours après son baptême sur la place du Mont Blanc, la réplique du « refuge-bivouac Paul Chevalier » s’est envolé sous l’hélicoptère CMBH. Dans notre esprit, son surnom restera inscrit en filigrane : « refuge-bivouac Jean-Sé Knœrtzer ».

L’alpinisme génère de belles histoires, et elles ne sont pas forcément des histoires d’alpinisme… Celle-ci nous ramène à la solidarité montagnarde, à l’attachement que les alpinistes vouent à leur histoire et à leurs Anciens, à l’héritage que les jeunes générations feront vivre à leur manière, aux liens qui lient les alpinistes entre eux…
Des valeurs qui ont été à l’origine, il y a seulement quelques mois, de l’inscription de l’alpinisme au Patrimoine immatériel de l’humanité. S’il y manquait une démonstration, en voilà déjà une.

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