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Le monde de l’escalade se divise en deux catégories : il y a ceux qui ne pensent qu’à faire grimper leur compte Instagram et ceux qui ne pensent qu’à grimper. Romain Pagnoux, lui, il grimpe. Et depuis jeudi 13 septembre, le pyrénéen est même champion du monde d’handi-escalade. Avant les championnats du monde d’Innsbrück, nous avons grimpé avec lui sur les blocs de Fontainebleau, loin de son Occitanie où le grimpeur est aussi conseiller régional. Rencontre avec un homme très occupé, mais pas pressé.

Il a la démarche discrète et légère. Du genre à ne pas faire de bruit. Il semblerait même que Romain Pagnoux se soit trompé de trottoir. Imaginez un peu : comment survivre en 2018 dans la jungle des grimpeurs sponsorisés ou des élus régionaux sans attirer l’attention de manière appuyée ? Sans se raconter dans une story permanente, en bon kid de la com ? (#grimpeur) Sans crier à coups de tracts qu’il a la solution à tous les problèmes ? (#votezpourmoi). Plus que les pouces levés ou les formules choc, le pyrénéen de 32 ans préfère l’action et les résultats, en escalade ou en campagne. Entre adhérence et adhésion, Pagnoux avance et grimpe, sur les falaises pyrénéennes, dans les sondages et sur les podiums.

©Ulysse Lefebvre

©Ulysse Lefebvre

j’assume clairement que ma motivation avec l’handi-escalade,
gagner des titres ! 

Haut niveau, handi ou pas

Ce jeudi 13 septembre 2018 à Innsbrück (Autriche), Romain décroche un 2e titre de champion du monde, après celui de 2016. Le pyrénéen évolue dans la catégorie handi-escalade RP3, c’est à dire les « handicaps légers du bas du corps ». Son handicap « léger » à lui, c’est sa cheville droite bloquée à angle droit suite à une mauvaise chute à Targassonne, puis une vilaine infection avec staphylocoque doré. La solution radicale à envisager : bloquer la cheville à 90° pour compenser une astragale trop abîmée. Après de multiples déboires infectieux, Romain retrouve une articulation saine, solide mais figée dans un angle parfait…pour rester debout. De l’escalade, il en faisait avant son accident, beaucoup, en compétition mais aussi sur les falaises de ses Pyrénées ou d’ailleurs, avec plus de 500 voies du 8e degré au compteur. Pas question donc de renoncer, contrairement aux conseils peu avisés de médecins trop frileux. La décision de grimper à nouveau étant prise, Pagnoux empoigne sa vie à pleines prises. Son père lui fabrique une machine de torture sur laquelle il peut travailler les bras et le gainage en attendant que le pied soit réutilisable. Ensuite, et bien il faudra grimper un peu plus éloigné du rocher : « Les appuis sont forcément modifiés. Je travaille les prises différemment, plus souvent de côté, en carre, pour rester proche de la paroi ».
Aussi discret soit-il, Romain est ambitieux. Rapidement, les projets affluent et tracent des lignes de force de son retour au plus haut niveau. Il s’attelle notamment à la première répétition d’Internet, une voie de Pène Haute, côtée 8c (oui 8c) puis d’Une larme pour un coup d’œil (8b+) dans les gorges du Tarn. Mais alors, Romain Pagnoux, es-tu vraiment handicapé par ta cheville quand tu grimpes ? Ne devrais-tu pas grimper avec les « valides » en compétition ? « Le niveau valide est bien plus élevé. Les styles de voie aussi ne correspondent pas toujours à ce que peuvent grimper des handi-grimpeurs » Un peu trop facile non, quand on grimpe 8c sur rocher ? « Pas forcément. En compétition, avant mon accident, je n’ai jamais gagné de titre important. Alors aujourd’hui, j’assume clairement que ma motivation avec l’handi-escalade, c’est de gagner des titres ! » Pour la bonne cause.

©Ulysse Lefebvre

La reconnaissance

Alors n’allez pas croire que tout cela est trop facile pour lui. Sur l’immense mur artificiel d’Innsbrück, la voie de finale handi-escalade était cotée 8a+/8b. « Ça reste une compet’, faut pas faire de connerie. » S’il remporte la compétition, Romain n’a cependant pas sorti la voie : « J’étais en forme mais la voie était relevée. J’ai chuté plus haut que les autres mais il me restait encore 5 ou 6 mouv’ pour sortir. ». Les autres, ce sont eux aussi des grimpeurs à handicap comparable. Le principal rival ? Son collègue et ami Mathieu Besnard, en équipe de France lui aussi mais forfait pour la compétition, car malade. Restait donc un autre challenger, l’anglais Michael Cleverdon, qui lui aussi grimpait autrefois en valide. Il montera sur la seconde marche du podium. Outre la difficulté des voies, c’est surtout leur profil et la manière de les ouvrir qui compte beaucoup dans la reconnaissance de la discipline : « Pour cette finale, on a une vraie voie de compet’. Des modules en forme de stalactites et colonnettes limitent le devers pour les plus handicapés, comme les amputés des bras. C’est un petit Kalymnos en Autriche ! » D’ailleurs, ce mur réussit aussi à Solène Piret, en catégorie AU2 (catégorie Amputés haut du corps) et à Lucie Jarrige, en catégorie AL2 (Amputés bas du corps). Les deux françaises décrochent elles aussi un titre de championne du monde handi-escalade dans leurs catégories respectives ! Cette configuration spécifique des voies pour les handi-grimpeurs n’est pourtant pas encore la norme : « À Bercy, en 2016, nos voies de qualification étaient sur le mur des voies de vitesse pour valides… » Longue est la route de la reconnaissance. Et Romain Pagnoux s’y emploie. Du genre engagé le bonhomme. Dans la vie de tous les jours, il est élu au conseil régional d’Occitanie. Son domaine ? Les questions environnementales dont il a la charge pour la région, mais aussi les questions de fonds européens et d’investissement. On vous laissera creuser ce domaine là… Autant dire qu’il n’hésite pas à se donner les moyens d’agir sur le cours des choses. Des questions sur lesquelles il travaille aussi avec son sponsor, Patagonia, fidèle depuis 15 ans, avant et après son accident : « Je prends à cœur les questions environnementales. En tant qu’élu, je porte un message. Idem en escalade avec le rôle de porte-voix, pour la reconnaissance de l’handi-escalade. À Innsbrük, on sent que notre discipline est mieux prise en compte, intégrée à celle des valides. Elle a lieu en même temps et n’est pas à l’écart. » En ligne de mire, la portée médiatique mais aussi olympique. L’handi-escalade ne sera pas encore présente à Tokyo, en 2020, là où l’escalade valide jouera sa première représentation olympique. Mais pourquoi pas par la suite. À l’heure où les champions du monde de foot ont monopolisé l’été, Pagnoux lui entame tranquillement son automne, sans faire de vague, avec au cou une médaille tout aussi mondiale que celle des footeux. Monsieur le conseiller régional va regagner ses Pyrénées, continuer d’œuvrer au développement de sites tels que Ourde et faire en sorte que nous puissions tous continuer à grimper longtemps dans un environnement préservé, sans chercher la révolution des comportements mais au moins un virage, à 90°.

À Innsbrück, on sent que notre discipline est mieux prise en compte,
intégrée à celle des valides

©Ulysse Lefebvre

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