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Frison-Roche est un monument de la littérature de montagne. Mais c’était aussi un journaliste curieux et impliqué. Dans ce recueil « d’un reporter à Chamonix », richement illustré, « Frison » nous parle de thèmes étonnamment modernes.

Lire Frison-Roche, le journaliste, est un petit bonheur pour amateur d’histoires, de celles qui se conjuguent à tous les temps. Ce plaisir de confirmer, si besoin était, que les chroniques locales participent à l’écriture d’une histoire plus générale. Parfois même avec un H majuscule. Cette grande Histoire qui transparait des petites, des pépites, ici en parcourant près de 50 ans de reportages de Roger Frison-Roche, guide de haute montagne à la Compagnie des guides de Chamonix, mais aussi rapporteur de la vie locale.

Il touche du doigt des évènements
qui marqueront les temps futurs d’une ville monde,
monde de l’alpinisme, qu’est Chamonix

Laissez-moi vous raconter le Mont-Blanc, un reporter à Chamonix, Roger Frison-Roche, Guérin-Paulsen, 2019; 224p., 29€.

Mais « Frison » sait aussi dépasser l’actualité d’une vallée pour faire ressortir la grande histoire derrière l’anecdote ou la monographie. Il parvient à toucher du doigt des évènements qui marqueront les temps futurs d’une ville monde, monde de l’alpinisme, qu’est Chamonix, lorsqu’il nous fait la revue de ses atouts sportifs et touristiques, quelques années après les Jeux Olympiques de 1924, alors que « Cham » a amorcé sa mutation. Mais aussi lorsqu’il dépeint l’un de ses héros personnels et ami qu’est Alfred Couttet, l’un des ceux qui ont cumulé une implicaiton en montagne, en tant qu’alpiniste, et celui du partisan, en tant que résistant, durant les « grands troubles » de 1914-1918 puis 1939-1945. Deux guerres. Chantres contemporains de l’héroïsation des alpinistes, tendance ego-centrés, prenez-en de la graine. Frison-Roche nous parle d’engagement.

Frison-Roche nous parle d’engagement

Quel régal aussi de lire l’enthousiasme de son équipe lors de la première émission de radio émise depuis le sommet du mont Blanc… en 1932. Cette première en dit long sur la fascination ancienne envers le toit des Alpes. Elle rappelle aussi la fraîcheur des premiers émois médiatiques. Frison-Roche : « « Je leur parle du haut du mont Blanc ! Quelques minutes qui sont pour moi comme un trou dans ma vie, tellement elles ont été irréelles. »Frison-Roche, à nouveau, préssent et participe à l’explosion des télécommunications. C’est aussi en tant que sujet lui-même qu’il apparait devant l’objectif de l’un des pionniers de la photographie de montagne en tant que genre à part entière. Devant l’objectif de Georges Tairraz, Frison-Roche fait partie de ces journalistes qui racontent une histoire tout en ne boudant pas leur plaisir d’y participer un peu. Embedded avant l’heure.

Frison-Roche a sa table de travail, à Chamonix, dans les années 1950. ©Tairraz-Fonds Roger Frison-Roche/Paulsen

La mise en abyme médiatique se poursuit avec le cinéma et le récit du tournage du film Trois vies et une corde, aux côtés du réalisateur Henri Storck. Et cette remarque du jeune réalisateur belge qui traversera les époques jusqu’à nos jours : « « On fait beaucoup de films de montagne, mais tous à mon avis ont présenté le même défaut : conçus pour les alpinistes, ils ne peuvent parvenir à intéresser la masse. » C’est cette question que se posent encore aujourd’hui tous les journalistes, photographes et vidéastes d’altitude : comment raconter l’alpinisme ? Comment l’ouvrir aux yeux du grand public ? Comment y voir clair pour bien nous le raconter à nous-mêmes ? En tant qu’acteur de cinéma, Frison-Roche tente d’y répondre.

Comment raconter l’alpinisme ?
Comment l’ouvrir aux yeux du grand public ?
Comment y voir clair pour bien nous le raconter à nous-mêmes ?

Les histoires rassemblées dans ce livre sont nombreuses et variées. Elle traduisent toute la curiosité du journaliste et les multiples facettes de sa sensibilité. Mais le texte le plus touchant est peut-être celui qui introduit l’ouvrage. Dans la retranscription de son intervention à la radio, sur France Inter, Frison-Roche se livre face à Jacques Chancel, dans l’illustre émission Radioscopie (à écouter dans les archives de l’INA). On est en 1981 et Le versant du soleil vient de paraitre. Le succès, lui, court depuis un moment. Pourtant l’auteur de romans est amer : « J’ai le sentiment d’avoir été oublié. Quarante ans de métier, une douzaine de romans couronnés de succès, dont l’un fait partie des programmes scolaires, des titres traduits dans toutes les langues, des millions d’exemplaires vendus. Et je n’ai jamais eu de prix. » Aux côtés du long débat de la littérature de voyage comme genre à part entière de la littérature (certains ajoutent une majuscule comme s’il était besoin d’insister), voilà que Frison-Roche rappelle que la littérature de montagne souffre peut-être aussi d’un manque de reconnaissance de ses pairs lettrés. Et si un alpinste-écrivain était avant tout un écrivain ? En tous cas, Frison-Roche en était un de premier ordre. Ce recueil des articles du reporter à Chamonix nous montre qu’il était également un magnifique journaliste.

Frison-Roche et Arthur Ravanel au sommet du Pic Albert, à la pointe sud-ouest de l’aiguille de l’M, en hommage au Roi des Belges décédé en 1934. ©Tairraz-Bridgeman/Paulsen

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