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Engagés sur tous les fronts

Il y a des semaines comme ça qui ne ressemblent pas aux autres. Des suites de sept jours denses voire lourds, qui sortent du lot, nous extirpent la tête de l’eau et redonnent un peu d’éclat aux vieux idéaux. Durant ce court lapse de temps, je voulais juste vous raconter ce que j’ai vu. Parce que j’ai vu la montagne autrement, du moins différemment, sur différents fronts de l’engagement.

J’ai vu, sur le front himalayen, à quoi pouvait ressembler l’engagement ultime, effronté justement, grâce à Tom Ballard et Daniele Nardi. Mention radicalité. Ceux-là ont osé l’inconnu, tenté la difficulté, mis le curseur assez haut pour caresser leur propre limite en acceptant les règles du jeu himalayen en hiver. Folie furieuse ? Inconscience ? Suffisance ? Que nenni. Malgré tout ce que l’issue fatale peut laisser penser ou faire dire, même à un spécialiste de la question comme Simone Moro, Ballard et Nardi suivaient simplement leur voie. Ils répondaient à cet appel irrépressible, mais préparé, que ressentent très loin au fond d’eux-mêmes les alpinistes les plus audacieux. Les plus fous aussi. Personne pourtant n’a interné Ballard en 2015, à son retour de l’ascension en solo de la face nord du Piz Badile, littéralement verglacée… 

J’ai vu aussi, plus proche, un autre front qui chaque nuit revêt un visage nouveau. Un front de neige où se joue chaque soir une autre forme d’engagement, à Montgenèvre, dans les Hautes-Alpes. Lorsque sortent les étoiles, quand la piste de ski des touristes se transforme en piste de danse pour dameuses, la nuit repoussante pour les uns se fait protectrice pour les autres. Mais tout aussi glaçante. De l’autre côté d’une ligne imaginaire, à 3km à peine, des hommes venus d’Afrique pour la plupart, s’embarquent dans une traversée bien réelle de l’Italie vers la France. Le montagnard jaugeant l’itinéraire sur une carte IGN s’étonnera des difficultés d’une si petite aventure. Mais une nuit passée à jouer au chat et à la souris avec la Police aux Frontières aux fesses laisse comprendre toute la gageure de cette épopée au travers d’une ultime portion de terre à franchir, pour espérer l’apaisement. Après la mer et les déserts, une simple piste de ski dresse son sol neigeux devant des pieds mal chaussés, tel un dernier bâton dans les roues de leur liberté. Eux sont engagés pour leur intégrité. Les maraudeurs du briançonnais le sont tout autant. On en dira pas plus. Leur engagement à eux ne souffre pas les projecteurs et surtout pas les détails. Dans la noirceur d’une nuit sans lune, rien ne ressemble plus à un Sierra Léonais ou un Malien qu’un Briançonnais ou un Argentiérois. Tous tentent de donner du sens à leur existence, en migrant ou en exfiltrant. Et c’est dans nos montagnes que ça se passe. 

Tom Ballard (©Jocelyn Chavy), un maraudeur du briançonnais (©Ulysse Lefebvre) et une alpiniste encordée pour le climat à Grenoble (©Ulysse Lefebvre) : les fronts de l’engagement nous tirent forcément vers le haut. 

J’ai vu enfin à Grenoble, camp de base d’Alpine Mag, 400 engagés et encordés pour le climat ce samedi 9 mars. Il pleuvait. C’était un jour à ne pas mettre une spatule ou un crampon en montagne. Ça ne donnait pas pour autant envie de mettre le nez dans la grisaille de la ville. Pourtant les cordées étaient bien là, corde, baudrier et casque sur la tête, à scander de la Bastille à Grenette. Si l’écologie n’a pas la cote auprès des acteurs du grand cirque politique (à quelques exceptions près, notamment grenobloises), ce qui est sûr, c’est qu’en restant chez soi, on ne risque pas de changer les choses. Ces encordés-là sont droits dans leurs godillots en tous cas. Un jour ou l’autre, leur engagement paiera.

Tout ça pour dire quoi ? Pour simplement rappeler que ça bouge dans le coin. Que c’est même plutôt rassurant. Et que si ça tourne pas bien rond ici bas, on s’en inquiète aussi par là-haut. La montagne est une excellente école de l’engagement, sous toutes ses formes. Quant à l’engagement, il nous tire sans aucun doute vers le haut. CQFD.

 

Ces derniers jours ont aussi été marqués par la disparition de Pierre Chauffour, photographe et réalisateur de talent. L’engagement de Pierre dans son travail et sa passion pour l’image résonnent avec les mots de cet édito. Puisse son travail continuer d’inspirer les amateurs d’histoires de montagne, de glace et de dry. Ciao Pierre.