fbpx
@

Cédric Gras fait partie de ces écrivains-voyageurs qui se baladent moins pour raconter leur périple que pour faire revivre celui de l’Histoire. Au travers des frères Yevgueni et Vitali Abalakov, l’auteur nous embarque dans un voyage multiple et passionnant, qui en dit long sur l’alpinisme, la liberté, la résistance et surtout, la résilience.

On prend ce que l’on veut dans ce livre, mais le mieux est encore de tout dévorer. Avec ces multiples facettes, ces Alpinistes de Staline, écrit par Cédric Grasest à la fois un roman historique, un récit de voyage, une biographie et un essai, des années 30 à nos jours.

Un roman historique d’abord où les amateurs d’histoire voudront en savoir plus sur l’alpinisme au temps de la Terreur stalinienne. La plongée dans les tréfonds de la répression est vertigineuse. Plus encore que les sévices et le goulag, c’est le fonctionnement du totalitarisme, par le prisme des frères Abalakov, qui sidère. Emigrés de la lointaine Sibérie vers le cœur battant de Moscou, Vitali, l’ingénieur s’y construit une brillante carrière. De son côté, Yevgueni, l’artiste sculpteur, connait lui aussi le succès et les ores de la république socialiste friande de figures héroïques taillées dans le béton. Le point commun, des Abalakov, outre la fraternité, c’est l’alpinisme, dans lequel ils excellent tous deux et à deux, dans un premier temps, le pic Staline pour trophée. Mais c’est sans compter sur la dictature et l’oeil omniprésent du NKVD, la police politique, ancêtre du KGB. Eminents émissaires du socialisme, symboles de sa pertinence et de sa réussite, les deux conquérants, comme le régime soviétique les encense, ne seront pas épargnés par les grandes purges et le « cannibalisme » du régime qui se coupe lui-même de ses éléments les plus brillants pour assurer l’exclusivité du pouvoir à quelques uns seulement. S’en suit un récit kafkaïen qui emmène le lecteur des pistes du Caucase jusqu’aux sommets des Tien-Shan (les mont Célestes du Kighizistan) en revenant, systématiquement, dramatiquement, aux rues mornes et surveillées de Moscou.

Alpinistes de Staline, Cédric Gras, Stock. En librairie le 20 mai 2020.

Asie centralisée

Au-delà de ce versant historique, le livre de Cédric Gras a l’immense atout de vous donner l’envie de partir en Asie Centrale. N’est-ce pas là la réussite ultime d’un livre de voyage ? Car c’en est un. C’est même le carburant intelligent d’une irrépressible envie de découvrir les éminences de roc et de glace de régions immenses, vastes commes plusieurs fois la France et globalement ignorées des alpinistes-globe-trotteurs de l’hexagone. Gras nous parle d’une autre époque, celle où toute exépdition commençait par un long périple ferroviaire, de Moscou vers les républiques socialistes du Tadjikistan, du Kirgizistan ou de l’Ouzbékistan, en passant par la mythique Samarcande. On sent la poussière et la sueur dans ses mots, lui qui est allé physiquement, aussi, sur les traces des Abalakov jusqu’au Khan Tengri, dans l’actuel Kazakhstan. C’est alors un voyage vers des sommets aux noms évocateurs et parfois ubuesques, qui rappelle toujours l’omniprésence du régime totalitaire, même aux limites de la troposphère. Ah vous pensiez connaître le coin ? Mais avez-vous déjà entendu parler de ces sommets, cols et massifs ? Morceaux choisis :

  • Pic Lénine
  • Pic Eltsine
  • Pic Poutine
  • Pic des topographes de guerre
  • Pic Marx
  • Pic de la Corée Libre
  • Pic Maurice Thorez
  • Pic des commissaires rouges
  • Chaînon des communards
  • Col de la presse soviétique
  • Pic de la conscription militaire
  • Pic des jeunesses léninistes
  • Kyzyl-asker, très connu, mais sa traduction ? Pic du soldat de l’armée rouge
  • Pic des camarades (pic Djoldach)
  • Pic des 26 commissaires de Bakou
  • Pic des trente ans de la république d’Ouzbékistan
  • Et le meilleur pour la fin : le pic de La première session du conseil supérieur de la république socialiste soviétique de kirghizie.

Un véritable « récit national inscrit dans le paysage » comme l’écrit Cédric Gras, mais qui peut aussi être effacé au profit des huleurs de l’Histoire. Ainsi le pic Staline devenu pic Kommunism lorsque l’héritage du petit père des peuples devenait un peu trop gênant, avant d’être rebaptisé pic Ismail Somoni, lorsque le Tadjikistan indépendant reprit la main sur sa toponymie. Vous avez dit montagnes immuables ?

©Cédric Gras / Stock

Des héros modernes

Passé le voyage, ce sont les frères Abalakov eux-même qui prennent une épaisseur insoupçonnée. Les alpinistes chercheront les origines de l’Albalakov, technique qu’ils utilisent pour tirer les rappels en cascade de glace. Mais Yevgueni et Vitali sont bien plus que des défricheurs des cimes, bien plus que des inventeurs de génie. Ce sont des emblèmes de la résistance et de la résilience des alpinistes. Eux, aux ordres inconditionnés d’une dicatature communiste, éprouvent le lien indéfectible de la montagne comme source de liberté avec le monde d’en bas, régi par la loi, les règles et surtout, à cette époque, par l’arbitraire. Cette conscience aigüe de leur place dans ce bas monde, et non en dehors du monde (posture parfois illusoire de l’alpiniste anarchiste, salut à toi camarade !), leur confère d’autant plus de force et d’énergie pour s’en extirper, le plus souvent possible, grâce aux expéditions. D’ailleurs, les chantres du style alpin, léger et rapide, découvriront les origines du style russe, lourd et lent, et seront peut-être un peu moins radicaux voire suffisants, vis à vis des autres manières de gravir la montagne. Quand les frères Abalakov grimpent, ils échappent, le temps d’une expé, aux dangers de la Terreur. Et la notion d’engagement prend tout son sens. Ils grimpent pour survivre, au sens propre et gravissime du terme, loin des slogans et des postures. Mêmes si cela ne suffira pas pour passer entre les mailles du filet sans séquelles…

Dire seulement ascension sonnait bourgeois !

Gravir pour ne plus subir

Ce livre est enfin un essai sur l’alpinisme et l’inutilité de la conquête, formulée depuis les années 50 par Lionel Terray. A l’époque du socialisme industriel à tout crin, « grimper les montagnes parce qu’elles sont là comme le constatait Georges Mallory aurait été une jugé grossièrement contre-revolutionnaire. L’utilité ! » analyse Cédric Gras. Et voilà que les frères Abalakov incarnent l’alpinisme d’exploration au sens soviétique du terme, avec toujours une mission scientifique, militaire ou de prospection pour objectif premier, avant le sommet. Comme lors de l’expedition de 1935 au Turkestan, actuel Ouzbékistan, à la recherche d’étain et de nickel. « Pas de contemplation, du minerais ! » aurait ordonné l’un des chefs de mission. « Dire seulement ascension sonnait bourgeois ». Et l’on réfléchit par cette évocation à nos conquêtes de l’inutile hebdomadaires et même, là maintenant, tout de suite, à nos besoins irrépressibles d’altitude, par delà l’air confiné… Qu’auraient fait les frères Abalakov ? Où auraient-ils placé le curseur de leur résistance, de leur liberté ? Tout cela est un autre débat très personnel, propre à chacun, auquel le récit de Cédric Gras apporte son lot d’éléments de réponse. Ouvrez ce livre, vous prendrez l’air.

Copy link