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Solo intégral

Il n’y a qu’un seul Alex Honnold au monde. Il est cruel de le constater maintenant qu’Ueli Steck est mort, ou Dean Potter de l’autre côté de l’océan. Mais c’est, à quelques exceptions sans doute, la vérité.

Personne ne refera l’impensable, le terrible El Capitan en solo intégral dans les prochaines années, à l’exception peut-être d’Honnold lui-même. Paru un an avant son exploit de juin dernier, la lecture de cette biographie, que David Roberts a co-écrit avec Alex Honnold (plutôt que l’inverse) est d’autant plus révélatrice, post-tsunami

 

David Roberts n’est pas le premier venu

L’écrivain américain a signé Une affaire de cordée (éd.Guérin, 2000) sur l’ascension de l’Annapurna en 1950, livre dans lequel il raconte entre autres comment le journal de Louis Lachenal a été expurgé de passages déplaisants par son compagnon Maurice Herzog, un Lachenal « ne devait pas ses pieds à la jeunesse française » mais qui sauva par sa présence Herzog l’exalté. Alpiniste aventureux pendant les années 60 et 70, David Roberts a fait ses gammes en Alaska : treize saisons, beaucoup de solos et quelques grandes réussites (face est du Dickey, face ouest du Mount Huntington, etc) en font le parrain de la littérature alpine américaine. Autant dire que lorsqu’il se penche sur le cas Honnold, on l’écoute.

« La raison de la célébrité météorique de Honnold, c’est qu’il a poussé la forme la plus extrême et dangereuse de l’escalade bien au-delà des limites de ce que personne n’imaginait possible. Le solo intégral consiste à grimper sans corde, sans partenaire ni aucun matériel (…) L’enjeu est ultime : si tu tombes, tu meurs », raconte David Roberts. Honnold n’est pas qu’un soliste : Alex aime aussi le speed-climbing, les records pour le fun, gravir des voies à toute vitesse. Il paraît d’ailleurs qu’il s’ennuyait ferme au Grand Capucin (Mont-Blanc), en attendant la cordée de photographes. Mais tout cela ne date pas d’hier.

 

Solo, David Roberts & Alex Honnold, Ed. Guérin Paulsen, 2016.

récit terrible, il est coincé, le moindre mouvement peut lui être fatal

2008, première alerte médiatique

Moonlight Buttress en solo intégral à Zion, une paroi de 350 mètres en Utah. Détail : le passage clé est en 7c et se situe en haut de la voie. Torchée en 1h23 avec son iPod sur les oreilles, un 1er avril : certains ont pensé que c’était un poisson. Septembre 2008. Rebelote au Half Dome au Yosemite, toujours en solo intégral, sans corde ni baudrier. Détail : la « Regular » du Half Dome est très rarement grimpée entièrement en libre, au prix d’une variante scabreuse qui a failli l’envoyer ad patres. Situation, récit terrible, il est coincé, le moindre mouvement peut lui être fatal. Il constate : « il serait idiot d’aller à la rencontre de la mort, de chuter et de rebondir pendant presque six cent mètres pour (s’) écraser sans vie au pied de la paroi. Mais, écrit-il encore,  « pas une fois (il) n’imagine désescalader. » Tour de force mentale qui permet de mesurer son expérience d’avant El-Cap-en-solo, il se dresse au sommet quelques minutes après, au milieu des touristes montés de l’autre côté : « c’est si bizarre, comme être parachuté du Vietnam dans une galerie commerciale ».

Roberts raconte comment Alex devient un spécialiste du solo tout azimut : ainsi du « daisy-solo », une forme primaire de solo auto-assuré par des sangles – des daisy chains – clippées sur les pitons en place ou les coinceurs qu’il place lui même. Juin 2012, Alex Honnold réalise l’impensable. Déjà. Le 5 juin, il grimpe en solo les trois grandes parois du Yosemite : le Mont Watkins, El Capitan, et le Half Dome, totalisant plus de 2200 mètres d’escalade. Parti en fin d’après-midi dans le Watkins, Alex gravit le Nose de nuit puis enchaîne avec le Half Dome le matin, bouclant sa Trilogie en 18h50. Monsieur « No big deal » a pourtant eu chaud, quand même. Ayant bouclé le Watkins, il avale le Nose à El Cap de nuit ( !) avant de faire la longue marche d’approche du Half Dome complètement zombifié. Mais le Half Dome passe, un peu de daisy solo et beaucoup de solo intégral. En 2012, Alex bat également le record de vitesse du Nose, 1000 mètres en 2h23 avec Hans Florine. Roberts revient sur la quasi-zipette d’Alex au Watkins, filmée pour Honnold 3.0. Alex cherche à clipper un spit avec sa daisy chain, et son pied zippe de quelques centimètres avant qu’il ne se vache. Lui : je n’étais pas prêt de tomber. Roberts nuance, car il a vu, comme tous les spectateurs du film, passer le vent du boulet.

Alex devient une célébrité

Court les festivals. Dédicace ses posters The North Face. Un jour, une créature plantureuse lui demande de signer ses seins. « Vous êtes sérieuse ? ai-je demandé. Elle a retiré sa chemise, en public. Pas de soutien-gorge. Alors j’ai signé mon nom sur son sein gauche avec un feutre. Mais en reculant, je me suis dit que quelque chose manquait. Alors j’ai ajouté Go big ! (sa dédicace habituelle, ndlr) sur le sein droit pour équilibrer les choses », écrit Alex.

En 2013, Honnold reprend Moonlight Buttress en solo à Zion, y ajoute deux autres grandes voies, un marathon en solo intégral avec plus de trente ( !) longueurs en 7b ou plus, « quelque chose d’infiniment plus dur et révolutionnaire que soloer Astroman et The Rostrum » (ce qu’il a fait en 2007). Alex Honnold fut dépité non seulement par les médias, décontenancés et incapables de jauger les perfs, mais surtout blessé par la réaction d’internautes qui l’imaginaient prendre la grosse tête. Roberts cite Cedar Wright : « il y a des tas de choses extraordinaires qu’Alex a faites et dont personne n’a jamais entendu parler ». Comme le solo des Intouchables (7c) au Trident du Tacul, un certain jour de l’été 2016.

Le film à venir sera un événement sur la vie extraordinaire d’Alex. Ce livre en est les fondations. Roberts a interviewé ses amis. Égréné les saisons passées. Compris qui se cache derrière le type dont un neurobiologiste a soupçonné d’être génétiquement à l’abri de la peur. Alex Honnold est un être humain. De chair et d’os. Un homme qui écrit : « je n’arrêterai pas à cause du risque. J’arrêterai si je perds la passion de faire du solo intégral. » Il le prouve avec El-Cap-en-solo. Le solo de la décennie. Ou du siècle. Mais pas la fin de l’histoire, écrit-il. Page 244 : « D’ailleurs, El Cap ne serait pas l’horizon absolu du solo intégral. (…) S’il y a un challenge pour la nouvelle génération, ce serait le solo intégral d’Eternal Flame au Pakistan ». Un El Cap démarrant à 5200 mètres d’altitude. Prophétique ?

Retrouvez ici notre interview d’Alex Honnold après son solo de Freerider.

Alex Honnold pendant et après son solo intégral de Freerider (1000m, 7c+) sur El Capitan (Yosemite), le 3 juin 2017.
©Jimmy Chin / National Geographic