Bruit, lumière, gloire et argent contre silence, pureté, liberté et ascétisme. L’opposition de style n’a pas attendu l’avènement des réseaux sociaux pour déchainer les passions alpines. Alpiniste 2.0 avant l’heure, René Desmaison aurait probablement fait exploser les compteurs d’abonnés s’il avait vécu au temps du selfie et du hashtag. Son Twitter ? L’ORTF. Son Facebook ? Radio Luxembourg. Sa dernière frasque ? L’ascension de la tour Eiffel en mondovision le 3 mai 1964.

Quelques mois plus tôt, 60 millions de téléspectateurs avaient déjà pu suivre Desmaison et ses compagnons dans l’ascension de l’aiguille du Midi. Caméras HF, micros cravate et le présentateur Pierre Sabbagh au commentaire. Du vent, du froid et de la glace : bien au chaud dans son fauteuil, le public en redemande ! « Qu’est-ce qu’on fait maintenant ? » demande Sabbagh qui cherche surtout à faire grimper l’audimat. La réponse tombe comme une évidence pour les alpinistes élevés aux rochers de Fontainebleau : « La Tour Eiffel ! »

Pour son soixante-quinzième anniversaire, la Dame de fer est en effervescence. Le public se masse à ses pieds pour voir les grimpeurs à l’œuvre. Il y a là deux cordées. La première est composée de Robert Paragot et du speaker de la BBC Ian McNaught-Davis, alpiniste à ses heures perdues. Dans la seconde, René Desmaison fait équipe avec Guido Magnone. Une centaine de techniciens, seize caméras, un hélicoptère : tout est en place pour le show. Avant l’ascension, René a droit à son interview : « Elle vous fait peur cette demoiselle de métal ? » lui demande Sabbagh. « Non absolument pas ! » répond le professionnel du vide, aussi à l’aise face caméra qu’en face nord.

« Elle vous fait peur cette demoiselle de métal ? »
« Non absolument pas ! »

« La difficulté n’est pas terrible admet Magnone, mais c’est surtout le sentiment de vide qu’il faut dominer. » L’ascension du pilier ouest ne posera effectivement pas de grande difficulté et les 312 mètres de métal seront avalés à grandes enjambées. Clou du spectacle, la descente effectuée en rappel par le milieu de la tour. C’est le plus long de l’histoire : 117 mètres depuis le deuxième étage. Le public est ravi mais les puristes sont perplexes : « J’ai peur que cette ascension de la Tour Eiffel ne ridiculise notre passion commune de l’alpinisme »(1) confiera notamment un Roger Frison-Roche un brin agacé par tout ce cirque.

Le scepticisme ambiant n’arrête pourtant pas Desmaison qui remettra ça quatre ans plus tard avec Robert Flematti mais dans des conditions bien plus dangereuses : au Linceul dans les Grandes Jorasses, en hiver qui plus est. L’ascension est retransmise en direct à la radio et Desmaison trimbale un émetteur de quatre kilos qui lui permet de donner ses impressions. L’aventure est un succès mais en perdant du temps et des forces avec les conversations radio, les deux hommes ont joué avec le feu. Robert Flematti le regrettera plus tard : « De retour dans le monde civilisé, la façon de réagir de René me mettait mal à l’aise. Il avait une grande soif de publicité, ce qui n’était pas du tout mon cas »(2). Talentueux, insupportable, génial et impertinent : ainsi était René Desmaison. On like ou on like pas mais une chose est sûre : #Légende.

(1) Frison-Roche, une vie – Antoine Chandelier – Editions Arthaud
(2) Flemattisme – Robert Flematti – Editions Guérin