Il y a longtemps que la parole n’avait plus été donnée aux alpinistes, avec le temps et les mots pour parler de leurs meilleurs moments en montagne. Jocelyn Chavy est allé à la rencontre d’un panel impressionnant de grands noms de la discipline, qui racontent autant de pans de l’histoire de l’alpinisme au travers de leur plus belle course, s’il ne fallait en garder qu’une. Une mine d’anecdotes à mettre sous le sapin.

Qui figure dans ce livre ?

Il y a les monstres sacrés des sixties. Walter Cecchinel, Pierre Mazeaud, Raymond Renaud… Il y a les hippies ou les flamboyants alpinistes apparus dans les seventies, Gilles Modica, Patrick Gabarrou, Marco Troussier. Mais aussi ceux qui illumineront, une décennie plus tard, les années 80. Christophe Profit, Michel Piola, Sylviane Tavernier, Marc Batard. Ceux qui confirmeront leur talent dans les années 90 : François Marsigny dans une goulotte éphémère, Catherine Destivelle qui fait trois fois la Dibona dans la journée. Des increvables comme Jean-Michel Cambon ou Christophe Moulin, des miraculés comme René Ghilini, des ouvreurs talentueux comme Arnaud Guillaume ou Arnaud Petit, dans des registres fort différents ! Des curés défroqués (Louis Audoubert) aux ex-militaires (Manu Pellissier), ce livre n’omet pas quelques alpinistes magistraux injustement oubliés, d’Alain Ghersen à Patrice Glairon-Rappaz. La sélection rassemble des grands alpinistes toujours là aujourd’hui – à l’exception de Jean-François Hagenmuller qui s’est tué en montagne avant que le livre ne soit fini. Quand les éditions Guérin-Paulsen ont édité leur ouvrage 100 alpinistes, il manquait encore des noms. Donc avec 35 noms, certains alpinistes très forts, et il y en a d’autres, sont absents. Dans ce livre il y a donc tous les grands alpinistes, sauf ceux qui n’y sont pas.

Dans ce livre il y a donc tous les grands alpinistes, sauf ceux qui n’y sont pas.

Le solo de No Siesta par Patrice Glairon-Rappaz est complètement ignoré car peu, voire pas mentionné sur le web alors qu’il s’agit d’une ascension majeure.

Quelles sont les courses choisies par les alpinistes en question ?

Si je les avais écoutés, le livre Les Plus Belles des Grands Alpinistes rassemblerait pour moitié des courses en face nord des Grandes Jorasses… La face nord des Jorasses a attiré les meilleurs, et continue d’aimanter les alpinistes, génération après génération. Cette face mythique revient certes à quatre reprises, avec les récits d’ascension de la Walker, de la goulotte McIntyre, du couloir des Japonais, et de No Siesta. L’histoire de l’alpinisme ne date pas de l’invention des réseaux sociaux. Le solo de No Siesta par Patrice Glairon-Rappaz est complètement ignoré car peu, voire pas mentionné sur le web alors qu’il s’agit d’une ascension majeure. Idem pour les solos indépassables et non égalés d’Alain Ghersen. Ce livre est aussi une façon d’écrire l’histoire de l’alpinisme de ces trente dernières années, en insistant aussi sur les différentes façons de vivre cette passion de l’alpinisme de haut-niveau : de Jean Annequin à Sébastien Constant, les défricheurs ne manquent pas, ceux qui pratiquent le métier de guide à « haut-niveau » non plus. C’est aussi et surtout une histoire de l’évolution de la pratique – par exemple en glace avec François Damilano, Philippe Batoux ou Jeff Mercier. Et pour finir, une histoire de cordées. Des cordées magnifiques, solaires comme celle de Christophe Profit avec Dominique Radigue, son mentor, qui l’emmène pour sa toute première course en crampons au Supercouloir du Tacul… Les plus belles courses des grands alpinistes, c’est le récit de leurs plus beaux souvenirs, souvent incroyables, parfois cuisants, toujours uniques.

Si c’était à refaire ?

Je ne referais pas le livre, mais je ferais un second tome avec les alpinistes de la nouvelle génération… à venir. Il y aurait peut-être plus d’alpinistes étrangers, plus de femmes aussi, des skieurs peut-être. Si l’on garde l’alpinisme dans sa dimension extrême, solo ou encordé mais avec engagement maximum, il y a surtout des hommes. Mais si l’on ouvre à d’autres dimensions dans le très haut-niveau les choses seraient différentes, car aujourd’hui rares sont, par exemple, les solitaires, alors que c’était une pratique courante dans les années 80.  Je demanderais une préface à Pierre Mazeaud, pour le plaisir de le revoir vibrer de sa passion pour la haute-montagne, verre de vin italien et cigare au bec à dix heures du matin.

Les plus belles courses des grands alpinistes, Jocelyn Chavy, éditions Glénat 2017.

EXTRAIT

Alain Ghersen, l’enchaînement Directe Américaine aux Drus, Walker aux Jorasses, Intégrale de Peuterey. 

Alain Ghersen, « alpiniste magistral injustement oublié ». ©Jocelyn Chavy

Le mythe Ghersen

Bleausard, thésard en philosophie. Entre ces deux vies, Alain Ghersen a couru dans les faces nord, les versants sud, est et ouest les plus difficiles des Alpes, en solitaire de préférence. Avec une transposition en altitude de son excellence en escalade libre, familier du huitième degré : Divine Providence au Grand Pilier d’Angle en libre, avec Thierry Renault, une escalade visionnaire, (…), et puis Divine, encore, mais en solo hivernal. En 1990, Ghersen signe un invraisemblable enchaînement de soixante-six heures en solitaire : la face ouest des Drus par la Directe Américaine, la face nord des Jorasses par la Walker, et l’Intégrale de Peuterey jusqu’au mont Blanc. C’est ce qu’a fait Alain Ghersen, survivant de l’ultra-alpinisme. (…)

Le récit

Le pied des Drus ressemble à un cratère après une éruption volcanique. Tout est recouvert de débris, de rocs et de poussière. L’ambiance, apocalyptique. L’été 1990 est chaud, trop chaud, déjà. Le pilier Bonatti, qu’Alain Ghersen a gravi en solo l’hiver 89, est encore de ce monde, mais un éboulement gigantesque vient de balayer la face nord des Drus, étalant un nuage de décombres jusqu’aux premières longueurs de la face ouest. Ce n’est pas la meilleure entrée en matière quand on s’apprête à se lancer dans la Directe Américaine en solo, mais Alain Ghersen n’en a cure. « Les premières fissures étaient bouchées par une espèce de sable ». L’alpiniste, « en mode balistique », ne se lance pas sans préparation. Alain Ghersen a passé l’été à grimper. Divine Providence en libre avec Thierry Renault, du 7c à 4000 mètres. Des couennes comme Digital Crack, 8a bien tassé, à l’Aiguille du Midi. Il a plié le pilier Dérobé au Frêney en solo. Alain est un spécialiste. Surdoué de l’escalade libre, capable de grimper du 8b+ quand le niveau maximum n’allait guère une demi-lettre au-delà. Cela n’explique pas comment se jeter dans les voies les plus difficiles en solitaire. Mais cela suffit pour grimper sans corde la Directe Américaine, brièvement auto-assuré dans les deux longueurs du dièdre de 90 mètres. Les Drus ne sont que l’antipasti de ce projet. (…)

 

Alain Ghersen fait partie du club très, très restreint des alpinistes ayant gravi deux fois la Walker en solo.

Nuit aux Grands Montets. Apocalypse Drus. Cinq heures plus tard, Alain se dresse au sommet, cavale dans la descente – avec un seul brin de rappel – jusqu’à la Charpoua. Trottine jusqu’à Leschaux. Temporise. « J’avais peur des chutes de pierres ». Repart à minuit du refuge « en chaussures de rando », franchit la rimaye vers deux ou trois heures du matin. « Je me suis un peu perdu dans les premiers passages. » La fissure Cassin le rebute, il opte pour le dièdre Rébuffat. Le jour se lève, lui permettant de reconnaître, un peu, les longueurs. Alain Ghersen fait partie du club très, très restreint des alpinistes ayant gravi deux fois la Walker en solo. La première fois, c’était en 1984. Il avait perdu ses crampons au milieu, pesté et bivouaqué au Névé triangulaire, et avait béni la cordée qui l’avait pris sur sa corde à la descente. En 90, la fusée Ghersen ne s’enraye pas. La concentration est extrême dans les Dalles Noires, un passage moutonné qui ne pardonne pas une pose de pieds approximative. Midi n’a pas sonné à l’église de Courmayeur qu’Alain se dresse au sommet des Jorasses, « grisé ». Il s’envole en parapente, puis file dans le Val Veni. Enquille l’arête Sud de l’Aiguille Noire de Peuterey. Tope le sommet à la nuit. Il a froid, il ressent la fatigue. Il n’y a pas de neige pour boire.

(…)

Sommet du Mont Blanc à une heure du matin, plus soulagé qu’heureux. Soixante-six heures après être parti des Grands Montets. Le capitaine Achab a nourri sa baleine, comme personne avant lui. Grâce à l’action et aux prières, qui emprisonnent et vous libèrent.