Votre mot de passe vous sera envoyé.

L’alpinisme est un art qui consiste à prendre de la hauteur jusqu’à se mettre dans la plus remarquable des panades. Un sommet atteint sans écueil serait presqu’une œuvre ratée. Ce 17 août 1955, lorsqu’il s’installe pour son premier bivouac dans le pilier sud-ouest du Dru, Walter Bonatti a déjà posé les bases de son chef d’œuvre, à grand coup de marteau.

Walter Bonatti est seul, à la merci des chutes de pierre, il est trempé, gelé, il n’a plus de corde ni de vivre et par-dessus tout, il vient de pulvériser une phalange de sa main gauche d’un gigantesque coup de marteau. Du grand art. C’est en tentant d’enfoncer un piton avec son marteau qu’il s’est salement amoché quelques heures plus tôt. Il raconte dans Montagne d’une vie : « Tandis que de la main gauche je tiens le piton, pour qu’il ne s’échappe pas de la fente où je vais l’enfoncer, avec l’autre main, qui tient le marteau, je donne un, deux, trois coups ! Le quatrième, plus sec que les précédents, manque sa cible et vient frapper l’extrémité de mon annulaire, qu’il écrase contre le rocher. Je manque m’évanouir de douleur, le sang gicle. […] Le coup de marteau a été si violent qu’il m’a emporté le bout du doigt : un tiers de l’ongle et le morceau de chair correspondant. »
Pendant que le grand Walter mettait du sang plein les murs, sa corde se coinçait dans un anneau récalcitrant tandis qu’un piton mal placé dans son sac à dos se chargeait de répandre le contenu de sa bouteille d’alcool à brûler sur ses vivres.

Sans alcool à brûler, impossible de faire fondre la neige et donc de se désaltérer. Pourtant, après une nuit sans sommeil, Bonatti n’envisage pas une seconde de redescendre. Cette première du pilier sud-ouest, il en a fait une obsession et a finalement décidé d’y aller seul. Il veut répondre aux Français Magnone, Bérardini, Dagory et Lainé, qui lui ont soufflé la première de la face ouest trois ans auparavant.
Préparation du matériel et du fameux marteau de Walter Bonatti. © La montagne à la une, éditions du Mont-Blanc

Pendant la nuit, le gel lui a rendu sa corde et son doigt s’est arrêté de saigner. Il repart vers le haut en utilisant la fastidieuse technique de l’autoassurage qui l’oblige à grimper puis à redescendre pour récupérer ses pitons pour ensuite remonter. Il doit aussi trainer derrière lui son énorme sac qui contient le matériel. L’après-midi du deuxième jour, il atteint le point où il avait dû faire demi-tour deux ans plus tôt avec Carlo Mauri.
Son doigt et la soif le font souffrir mais le bivouac est bon. A l’aube du troisième jour, il s’octroie l’une des deux bières qui ont survécu au piton mais lorsqu’il l’ouvre, il reçoit le jet en pleine face. Dieu n’est jamais aussi cruel que lorsqu’il s’agit d’enfoncer l’un de ses sujets. À partir d’une certaine altitude, pourtant, Bonatti et Dieu semblent ne faire plus qu’un. Rien ne peut l’atteindre. Pas même le furieux orage qu’il subit le quatrième jour, pas non plus cet abîme infranchissable qui se présente à lui le cinquième jour.

La voie Bonatti, sur le pilier disparu le 30 juin 2005, ©DR
C’est comme si le Dru, en ce point, avait sucé sa roche en laissant à sa place un énorme et lisse évasement, qui par un cruel jeu de perspective se manifeste seulement maintenant, quand il est trop tard.

Survint alors le coup de génie ultime : avec sa corde et le reste du matériel à sa disposition, Bonatti confectionne une sorte de grappin qu’il balance à l’autre bout du problème. Après plusieurs lancés, « la pieuvre » finit par s’agripper solidement à la roche. Il peut alors s’y suspendre pour penduler à sa guise. Un dernier bivouac, une dernière journée d’ascension et le 22 août à 16h37, il se tient au sommet de celui qui devient alors le « pilier Bonatti ». Il lui a fallu six jours pour écrire la légende. Avec un doigt de panache.
Le retour triomphal au Montenvers. © La montagne à la une, éditions du Mont-Blanc

Cet épisode de la conquête des Drus par Walter Bonatti est à retrouver dans La montagne à la une, par Philippe Bonhème et Catherine Destivelle. Un ouvrage richement illustré aux éditions du Mont-Blanc.