fbpx

Au commencement était Terray

Les sept vies de François Damilano #1

Le « petit François » — ainsi surnommé pour le distinguer des autres François du Caf du Mans — lors d’une ascension familiale à l’aiguille du Tour, 1972. ©Coll. Damilano

Le « petit François » — ainsi surnommé pour le distinguer des autres François du Caf du Mans — lors d’une ascension familiale à l’aiguille du Tour, 1972. ©Raoul Damilano

François Damilano fête ses sept vies. Son cadeau d’anniversaire ? Sa biographie passionnante écrite par Cédric Sapin-Defour et publiée chez Guérin, le 11 octobre prochain.
Sept vies pour Damilano et huit épisodes sur Alpine Mag pour retracer un parcours hors-norme, avec extraits exclusifs du livre et conversation entre les deux intéressés, s’il vous plait.

Les sept vies de François Damilano, Cédric Sapin-Defour, Guérin-Paulsen, Octobre 2018.

J’espère que ce n’est pas lisse comme la peau de mes fesses ! » On ne la lui fait pas à Lionel Terray. On ne la lui fait plus. Au gré des conférences qu’il donne dans tout le pays, il a reçu maintes fois cette proposition, celle de venir goûter au rocher local. L’hôte d’un jour célébré, souvent la voie la plus exigeante est choisie. Se payer le grand Terray, un titre honorifique que ne se refuserait aucun grimpeur, au premier rang desquels ceux des plaines, anonymes trop loin des Alpes.

Là, c’est une autre histoire. L’invitation est courtoise, sans mobile indélicat et, pour tout dire intéressée, Raoul Damilano et ses compères du spéléo club du Maine souhaiteraient connaître le potentiel d’un petit bout de falaise calcaire du côté de Saulges, secteur qu’ils connaissent pour y avoir dégoté quelques gouffres aux peintures rupestres. Après tout, exalter la « Connaissance du monde » pour le voyageur Terray, c’est aussi explorer la Mayenne voisine. Ni une ni deux, Raoul, Lionel et Narcisse, le chien parachutiste du célèbre alpiniste, embarquent dans la Renault Dauphine. Plusieurs voies y seront ouvertes dont une plus déversante qu’à l’habitude, le surplomb Terray. Corde en chanvre, étriers et quelques pitons joliment espacés, Raoul, plus habitué aux profondeurs des cavités, se découvre grimpeur. S’encorder avec le vainqueur de l’Annapurna et du Fitz-Roy, voilà un baptême des plus flatteurs. Nous sommes en mars 1961. Encore aujourd’hui, les grimpeurs du coin font la Terray-Damilano. Un historien de l’alpinisme, déboussolé par cet improbable croisement de générations, s’en arracherait la chronologie.

François est né quelques mois plus tôt, le 30 décembre 1959. « L’imaginaire familial fait de la venue de Terray un moment fondateur, éventuellement de la suite de mon parcours ; « je dois avouer que je n’en ai strictement aucun souvenir, j’étais bien trop petit. » Tout se joue-t-il en conscience ?

Quel est le poids de l’héritage familial dans une passion pour la montagne ? Comment va-t-on en démêler les racines en tant que biographe ?

François Damilano :

Il parait que l’on se construit soit contre quelque chose soit avec. Pour ma part, c’est avec. Avec la passion parentale. Une passion totale, constante et omniprésente. Une passion pour la montagne d’autant plus forte qu’elle était attisée par l’absence, mythifiée par l’éloignement. Sans faire de la psychogénéalogie à quatre sous, je dirais que je suis la réalisation d’une projection familiale. En devenant guide de haute montagne, j’embrasse une profession magnifiée. Tout le temps disponible de mes parents était consacré à la montagne et surtout à l’animation d’une section du Club Alpin créée sous l’impulsion de Lionel Terray lors de sa fameuse visite au Mans. La petite maison où nous vivions, une modeste « mancelle » de quatre mètres de large sur deux étages, est agencée à la manière d’un refuge : frisette aux murs, photos noir et blanc de sommets alpins, morceau de piolet cassé en guise de tisonnier pour la cheminée. Sur les étagères, une bibliothèque alpine bien fournie. La maison est le repère des quelques passionnés de montagne sarthois — oxymore ? On y entre comme dans un moulin pour discuter de la prochaine virée dominicale — escalade en falaise, le calcaire de Saulges en guise de grande paroi locale avec ses 18 m de hauteur, randonnée dans le bocage sac au dos et piolet sur le sac — on s’y retrouve pour la soirée-diapos mensuelle ou la réunion du bureau directeur du club. Je crois que je prends tout et que j’aime tout. Pire, grandit en moi une irrépressible envie de partir, loin, sur les montagnes bien sûr.
Second pilier le la culture familiale : le récit. Le goût de la lecture bien sûr, mais aussi celui des conférences et des rencontres. Absolument étranger au sérail de l’alpinisme, j’ai le souvenir étonnant d’avoir côtoyer Gaston Rébuffat ou René Desmaison dans le salon familial ! Il était de rigueur, comme le raconte bien Cédric, de recevoir les grands noms de la montagne pour le « pot de l’amitié » en clôture de leurs conférences. Oui, tout est de la faute de mes parents. Merci à eux.

Parfois, certains t’utilisent pour que tu écrives ce qu’ils n’ont jamais osé se dire.
Tu fais comme si tu n’avais rien vu et tu deviens volontiers passeur de déclarations.

CSD

Cédric Sapin-Defour :

Pour aller aux racines, il faut partir du tronc. Le sujet. François Damilano.
Dès les premiers mots griffonnés sur mes carnets, je me suis imposé une discipline : rencontrer les différents acteurs de sa vie – un maximum – mais seulement après avoir évoqué avec lui tel ou tel thème, telle ou telle période. Écrire une biographie, c’est cela, c’est croiser les mémoires,  métisser les imaginaires des uns et des autres qui se sont reconstruits parfois distinctement, confronter les points de vue. Il n’y a qu’en mêlant les subjectivités qu’on peut tendre vers une forme d’objectivité, presque de vérité. C’est drôle comme pour un même événement, les souvenirs des différents acteurs peuvent varier. Alors j’ai consulté, compilé, croisé. Sans cela, le travail serait inintéressant, l’auteur ne serait que le réceptacle d’une seule parole. Et c’est là que la dimension d’une biographie d’un vivant prend toute sa saveur : ces allers-retours sans cesse possibles entre les témoignages. Pour affirmer, confirmer voire infirmer la parole du principal intéressé.
Pour son enfance, c’était donc ça. On a parlé longuement de ses premières années, les sentiments et le ressenti qu’il en avait puis une fois que j’avais assez de matériau, je suis allé fouler les terres originelles… au Mans (la prochaine bio que j’écris, je m’assure que le type a vécu son enfance en Corse ou aux Maldives !)
Comprendre comment la chimie des passions a opéré est toujours captivant. Surtout là, au Mans, si loin des montagnes. Il n’y a pas trente-six façons de venir à la montagne. Soit on naît à ses pieds et l’élément vertical nous convoque quasi filialement avec cette apparence de l’évidence. Soit on y fait un jour ses petits pas et la révélation nous tient toute une vie. Pour François, c’était encore autre chose, comme si la montagne s’était déplacée au Mans. Le goût de ses parents pour l’aventure au grand air, les livres et les films de montagne, les grands alpinistes venus en conférence là-bas… tout ça s’est mélangé pour devenir magnétique. C’était passionnant à observer et je l’espère, à lire.
Et puis, écrire une biographie, je l’ai fait aussi (surtout ?) pour rencontrer les gens. Mieux qu’écrire tout seul dans ta solitude, tu vas vers les Hommes et tu leur fais ce plaisir : évoquer la mémoire partagée. Tu baignes, des mois durant, dans l’émotion des souvenirs, parfois douloureux mais souvent rieurs et être le témoin de ça est un privilège. Parfois, certains t’utilisent pour que tu écrives ce qu’ils n’ont jamais osé se dire. Tu fais comme si tu n’avais rien vu et tu deviens volontiers passeur de déclarations.
Les parents de François m’ont accueilli comme un des leurs, accolades, champagne et nuitée dans la chambre du fiston. C’était un chouette moment. Raoul, le père, est archiviste dans l’âme et dans le geste ; il peut retrouver en deux mouvements la fiche où il est écrit que le 16 août 1973, il est parti à 4h45 d’Albert 1er pour fouler le sommet de la Grande Fourche à 8h00. Pour le biographe que j’étais… c’est un trésor. Et Nicole, la maman, s’agite autour, l’air de ne pas y toucher puis d’un coup te livre une anecdote savoureuse, significative et dont la présence dans le livre ne se discute pas, d’emblée. Cet équilibre était fameux. Moi qui ne mange pas de viande, je suis reparti du Mans avec mon pot de rillettes et c’était bien.
Puis il y a eu sa sœur, son frère, les copains d’enfance… toutes de belles rencontres avec à chaque fois cette magie de la mémoire. Tu discutes, tu laisses parler, des bribes de souvenirs remontent puis quelques jours plus tard, systématiquement, ils te rappellent, d’autres souvenirs qu’ils croyaient enfouis à jamais sont remontés comme une source chaude. Écrire une bio, c’est cela, tu remets une pièce dans la mémoire des gens.

Les sept vies de François Damilano, Cédric Sapin-Defour, Guérin-Paulsen, Octobre 2018.